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Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/19

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SACRIFIÉS.

ceinte qui barrait une route frontière au temps de Louis XIV et qui aujourd’hui, séparé de l’Italie par la vallée du Var et les Alpes-Maritimes, ne doit d’avoir vu respecter ses murs qu’à la manie collectionneuse de notre génie militaire.

L’hiver, lorsque la montagne l’avait repoussé de tout l’amoncellement de ses neiges, il se rappelait s’en être pris à elle du lourd ennui qui l’avait étreint doublement dans son isolement absolu et son inaction forcée. Maintenant, loin de lui peser, chaque jour il l’aimait davantage, depuis qu’il la voyait vivante, poétique, embaumée.

Aussi, il lui revenait joyeux, l’esprit tout à ses chasseurs et aux courses invraisemblables qu’il méditait, le cœur léger au souvenir de sa fuite de Paris, comme doit l’avoir l’oiseau que le piège a frôlé et qui monte au plus haut du ciel pour mieux entonner son hymne d’amour à la liberté.

La merveilleuse journée qui se préparait le mettait aussi en gaîté, et l’expansion lui revenant à mesure que le dernier engourdissement du sommeil se dissipait, il interrogeait l’homme du courrier sur les ravages des torrens dont la montagne portait au flanc les traces profondes et dont les pierres entraînées menaçaient toujours la route de leur avalanche, il lui expliquait la nécessité des reboisemens pour retenir sur les roches les parcelles de terre végétale qui les couvraient encore, blâmant le manque de surveillance des chèvres si meurtrières au jeune plant, expliquant par la destruction des forêts la dépopulation du pays, si facile à constater en se reportant aux récits de Vauban et de Berwick. Et l’homme s’étonnait de le trouver si entendu en ces questions, il s’émerveillait de le voir au courant des cultures, prônant surtout la vigne que la concurrence étrangère n’arracherait jamais à la France, il se prenait de sympathie à l’écouter parler des Alpes avec la passion d’un vrai montagnard et la science consommée d’un alpiniste.

Bien qu’il fût toujours par les routes, il n’ignorait rien de ce qu’on racontait du jeune capitaine, non-seulement à Colmars, mais jusqu’en castellane, comment il commandait très ferme sans jamais punir, au point que la salle de police serait restée sans emploi, depuis son arrivée, si on n’y avait emmagasiné la provision de pommes de terre de la compagnie. Pour sûr, il avait comme un charme qui le faisait adorer des gens, car voilà ceux de la montagne qui s’étaient pris à l’aimer au moins autant que ses soldats. C’est qu’il avait une manière si polie, lorsqu’il traversait une propriété, d’en demander la permission, de faire compliment sur le bétail, d’interroger sur le pays et d’en vanter la rude beauté. Il n’en était pas un d’Allos, de Thorame, de Beauvezeret de Villars, aussi bien que de Colmars, qui ne lui tirât son chapeau du plus