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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/99

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L’imagination, devançant les résultats, fertilise ces déserts, peuple ces solitudes ; les champs succèdent aux champs ; le prodige que l’homme a réalisé ici, il le réalisera plus loin ; le décevant mirage du désert qui fait luire aux yeux du voyageur altéré de frais ruisseaux, de rians ombrages, deviendra une réalité. N’y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans ce rêve errant sur l’immense plaine de sable ? Les images qu’il évêque avec une si merveilleuse précision ne sont-elles pas plus et mieux que des images : une révélation à l’homme de ce qui sera, de ce qu’il fera, de la création que Dieu lui réserve d’accomplir à son tour ?

A ces pyramides de vins et à ces céréales entassées, aux dattes et aux soies, aux pâtes et aux laines, aux-cuirs et aux tabacs que l’Algérie expose, des céréales, des laines et des cuirs s’ajouteront encore, enrichissant le colon qui les produit, grossissant l’actif de l’humanité qui les consomme. A sa prospérité grandissante, aux besoins de luxe que cette prospérité fait naître, il faut ces marbres de Guelma, ces colonnes d’onyx qui, au centre du pavillon, reposent sur un socle merveilleux, supportant une vasque plus merveilleuse encore, ces fourrures, ces étoffes brodées d’or, ces somptueuses tentures, ces bois d’eucalyptus, ces coupes et ces aiguières d’argent ; mais pour fertiliser le désert, pour étendre les cultures, pour forer les puits, pour créer les routes, il faut encore et surtout des hommes. De récentes et affligeantes constatations statistiques, en confirmant les appréhensions trop fondées de ceux que préoccupaient de fâcheux indices, ont prouvé que ce que la France produisait le moins en ce moment était les hommes. Stationnaire, ou à peu près, au point de vue de la natalité, en présence de voisins et de rivaux dont la population s’accroît, la France, obéissant à un secret instinct, étend son domaine colonial au moment précis où elle est, à tous égards, le moins en mesure de le peupler et où force lui est de se concentrer et de se replier sur elle-même.

Entre ces deux courans de faits et d’idées, la contradiction est flagrante, et tous deux cependant résultent d’impérieuses nécessités. Sous peine de nous laisser devancer par nos rivaux et nos concurrens, force nous est de maintenir notre influence extérieure ; force nous est de fortifier notre situation coloniale dans cette Océanie que l’Europe convoite, sentant approcher l’heure du partage ; force nous est, plus encore, de conserver ce que nous avons payé de notre or et de notre sang, sous peine de déchoir et d’abandonner à d’autres le fruit de nos efforts.

Problème insoluble si l’on admet en principe que toute expansion coloniale exige un accroissement rapide de la population chez la mère patrie, qu’elle exige en outre de cette population l’instinct nomade, l’esprit d’aventure, puis aussi le désir de fortune rapide