Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/787

Cette page n’a pas encore été corrigée


d’une virtuosité banale qui leur semble le triomphe de la peinture. Grâce à eux, la fortune des petits-maîtres de l’école de Leyde était assurée, et les anecdotes sur leur conscience, sur la merveilleuse habileté de leurs imitations, sur tous les prétendus prodiges de difficultés vaincues, stimulaient la vanité des possesseurs de leurs tableaux et haussaient d’autant les prix qu’en pouvaient demander leurs auteurs. Après Gérard Dow allaient venir les Mieris, les Van der Werff et les Lairesse. Quant aux artistes sincères, originaux, qui, avec plus de talent, avaient des aspirations plus élevées, ils éprouvaient quelque peine à se tirer d’affaire.

On s’étonne parfois de voir dans les tableaux de genre hollandais la grande quantité de peintures qui garnissent les intérieurs les plus modestes et les publications les plus récentes d’inventaires de cette époque nous prouvent qu’il n’était pas rare de rencontrer de véritables collections même dans les maisons de simples bourgeois. Il semblerait qu’à ce compte tous les artistes pussent trouver à vendre avantageusement leurs productions. Mais les prix tout à fait dérisoires auxquels sont estimés la plupart de ces ouvrages et ceux auxquels ils sont adjugés dans les ventes publiques accusent tristement la réalité. Pour quelques florins on pouvait se procurer des toiles signées de J. Steen, de P. de Hooch, de Vermeer de Delft ou de paysagistes tels que Van Goyen, A. Van der Neer, J. Van Ruisdael, Hobbema et d’autres encore, tandis qu’un seul de leurs tableaux est souvent payé de nos jours plus cher que le total des gains que chacun d’eux a pu faire pendant toute son existence. Aussi, besogneux et délaissés de leurs contemporains, la plupart de ces peintres vivent et meurent misérables. Les plus avisés cherchent à s’assurer un gagne-pain en exerçant à côté de leur art quelque profession qu’ils jugent plus rémunératrice. Van Goyen spécule sur les tableaux anciens, sur les maisons et sur les tulipes ; Steen, son gendre, exploite deux brasseries qu’il a prises en location ; Hobbema est jaugeur- juré pour les liquides débarqués à Amsterdam ; Jan Van de Cappelle, le célèbre peintre de marine, est teinturier ; P. de Hooch vit dans un état de quasi-domesticité chez un maître qui se réserve la propriété d’un certain nombre de ses tableaux ; Vermeer donne les siens en gage chez son boulanger et son tailleur ; enfin, beaucoup d’entre eux, et des plus grands, comme Rembrandt, Hals et Ruisdael, finissent à l’hôpital ou figurent sur la liste des insolvables.

C’est l’honneur de ces peintres d’avoir persévéré dans leurs voies en dépit du goût public. Vivant entre eux, ils se soutenaient mutuellement et trouvaient dans la pratique de leur art des satisfactions supérieures aux approbations de la foule. Leur patrie qui les a méconnus leur doit aujourd’hui ses renommées artistiques les