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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/764

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autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu’il y a de rare en Europe ? Quel autre pays pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées soient si faciles à trouver qu’en celui-ci ? Quel autre où l’on puisse jouir d’une liberté si entière ? » Il revient sur ce sujet en publiant six ans après son Discours sur la méthode, et s’applaudit « d’être perdu parmi la foule d’un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d’autrui ; chez lequel, sans manquer d’aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, il a pu vivre aussi solitaire que dans les déserts les plus écartés [1]. Quarante ans plus tard, bien qu’il dût éprouver un jour l’intolérance de ses concitoyens, Spinoza rendait un hommage pareil à cette ville d’Amsterdam, « aujourd’hui au comble de la prospérité et admirée de toutes les contrées… où tous, à quelque nation, à quelque secte qu’ils appartiennent, vivent dans une concorde extrême [2]. »

Avec la richesse croissante, l’aspect d’Amsterdam s’était peu à peu modifié. Si c’est là qu’aboutissaient les trésors du monde, c’est là aussi qu’ils étaient dépensés. Les grands commerçans qui avaient fait fortune avaient à cœur, comme autrefois les marchands de Florence, de se distinguer par l’élévation de leurs goûts. Plusieurs étaient à la tête du mouvement intellectuel ; ils encourageaient les arts ou cultivaient eux-mêmes les lettres. L’intelligence, l’honnêteté qu’ils apportaient dans la conduite de leurs affaires, ils les montraient dans la gestion des intérêts publics. Un même sentiment de solidarité unissait entre elles les diverses cités, et dans chacune d’elles tous les habitans, pour travailler au bien général. Aussi la politique n’était pas en Hollande, ainsi que chez la plupart des autres peuples, un apanage réservé par la naissance à quelques familles patriciennes. Tous ceux que leur mérite propre désignait aux suffrages de leurs concitoyens y avaient accès, et c’est avec un sentiment de modestie personnelle et de fierté patriotique qu’un homme tel que Olden Barneveldt pouvait dire : « La science politique chez nous n’est pas un mystère confié à un petit nombre, le privilège de quelques-uns seulement. Nous traitons nos affaires à portes ouvertes, et il appartient à la moindre de nos villes de prendre part à la politique et de s’associer à des décisions qui peuvent intéresser le sort de la patrie. »

Entrés tard dans le concert des nations, les Hollandais n’y figurent pas comme des parvenus. Avec leur rectitude d’esprit et leur

  1. Discours sur la méthode, 3e partie.
  2. Spinoza : Tractatus theologico-politicus ; c. XX.