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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/750

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J’ai de la peine à croire qu’en baissant ainsi de plusieurs tous le diapason auquel s’était élevée la dépêche française, le rusé Savoyard n’ait pas involontairement souri. — « Si le roi de Sardaigne, dit d’Argenson dans ses Mémoires, eût pensé avec plus de hauteur, il eût embrassé mon système avec plus de chaleur et moins de défiance, il ne s’en fût pas découragé si facilement ; mais on ne saurait pénétrer l’âme de ceux avec qui on traite… Il gagnait à cet affranchissement général, à proportion de son petit état, plus que n’a jamais fait aucun conquérant,.. il obtenait le Milanais et devenait chef des princes d’Italie : il y était à peu près ce qu’ont été les empereurs de la maison d’Autriche en Allemagne. Plus aguerri, plus puissant que les autres princes, il aurait eu le principal ascendant à leur diète : il n’aurait trouvé que trop d’occurrences pour s’agrandir encore. L’indépendance féodale qu’il acquérait sur les empereurs d’Allemagne était un pur gain pour lui, car il n’aurait pas trouvé les Allemands moins disposés à le secourir contre nous, si nous y avions donné lieu. Ainsi, ce lien de féodalité si vanté pour son appui n’a jamais été qu’un mauvais prétexte : la peur et la défiance l’ont seules mis en avant dans le cours de la négociation. Tout le monde y gagnerait, l’empire même y eût applaudi ; son tyran seul l’eût regretté et eût été furieux de cette perte. Le pape Jules II a dit avec toute raison que l’Italie ne redeviendrait jamais heureuse et florissante qu’elle n’eût chassé les barbares (c’est-à-dire les étrangers) hors de chez elle. Tôt ou tard cela doit arriver, à en juger par l’évidence et la raison ; mais le temps n’est donc pas encore arrivé [1]. »

On ne saurait, en vérité, ce qu’il faut le plus admirer ici, ou de la hauteur des vues prophétiques qui révélaient à d’Argenson un avenir encore voilé de tant de nuages, ou de l’art souverain avec lequel la maison de Savoie, cheminant à pas comptés et par un progrès continu à travers les âges, a su toujours proportionner son ambition à la possibilité pratique des résultats qu’elle était à portée d’atteindre. En 1745, tout appel fait au patriotisme italien fût resté sans écho : le grand dessein de d’Argenson devançait de plus d’un siècle le cours des révolutions et de l’esprit public. En s’y associant prématurément, Charles-Emmanuel lâchait la proie pour l’ombre ; le moindre pouce de terre à gagner lui sembla, comme le grain de mil de la fable, avec raison préférable. Cent ans après, les grandes maximes de droit populaire et d’indépendance nationale, dont d’Argenson avait le pressentiment, s’étaient assez répandues pour servir de puissant levier à la plus haute ambition. La présidence d’une confédération italique alors n’a plus suffi : c’est sur la

  1. Journal de d’Argenson, t. IV, p. 224.