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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/736

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cupidité égoïste que Vauréal constate et nous décrit avec un sang-froid ironique, son supérieur (ce vrai galant homme que la mauvaise foi indignait, toutes les fois qu’il n’en était pas dupe) en éprouve une impatience qu’il ne peut contenir. L’idée qu’on met, sous son ministère, la loyauté de la France en doute le fait absolument sortir des gonds. — « Depuis quelques jours, écrit-il, il a plu d’Espagne un vent de tracasseries dont j’ai vu peu d’exemples : le roi de Sardaigne, que nous ne connaissons ni d’Eve ni d’Adam, qui ne nous dit rien, à qui nous ne disons rien… on nous accuse d’une négociation singulière et si avancée (avec lui) qu’on date et on articule un traité de nous avec Turin. On sème la division entre Versailles et Madrid… Nous sommes des traîtres, nous nous vendons, nous qui sacrifions nos troupes, nos généraux, nos conquêtes pour établir D. Philippe.

Je ne t’ai point aimé ; cruel, qu’ai-je donc fait ?

« Ou l’on radote, en Espagne, ou on assassine… Vous avez des traîtres parmi vous autres grands [1]. On dit que vous avez un ministère ennemi de la France et des roués qui cherchent à nous tromper : nous mériterions bien qu’on en usât autrement ; c’est le moyen que tout aille mal… Je ne résiste pas à l’évidence de l’affectation qu’il y a à jeter tant de défiance de nos négociations… Le roi de Prusse, tout hérétique qu’il est… se fie à nous comme à lui-même et davantage… La cour du roi (d’Espagne) nous mésestime-t-elle davantage ? »

D’Argenson, d’ailleurs, était dans son droit de maudire ces conséquences fâcheuses du traité de Fontainebleau, car cet acte diplomatique avait été conclu avant son ministère ; il en avait toujours condamné l’imprudence et il considérait l’alliance espagnole, payée au prix de telles promesses, comme un boulet qu’on s’était mis au pied. Aussi, pour s’en délivrer, son imagination, toujours en travail, s’épuisait à chercher des expédiens sans craindre même d’aborder les idées les plus hasardées. C’est ainsi qu’on le voit un jour proposer sérieusement à Vauréal de pousser sous main l’Espagne à faire sa paix particulière avec l’Angleterre, afin que, dégagée par cette défection, la France put, en guise de représailles et en sûreté de conscience, se dispenser de tenir sa parole. Il est vrai que peu de jours après, passant d’une extrémité à l’autre, il l’autorise à aller trouver la reine et à la rassurer une fois pour toutes, en lui faisant la galanterie (c’est son expression) de l’assurer par avance que le roi ne considère ses conquêtes de Flandre que comme un objet à échanger pour assurer l’établissement de l’infant. Vauréal, étonné, et souriant de se voir ballotté entre ces instructions

  1. Vauréal avait obtenu la grandesse à l’occasion du mariage de la Dauphine.