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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/732

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accompagnées de la plus grande fermeté ! .. Enfin, monsieur, nous devons compter que jamais le cœur ne sera pour nous [1]. »

A ce tableau si bien tracé de la situation, l’évêque ajoute, dans le cours de sa correspondance, des portraits esquissés de main de maître, et qu’il appelle lui-même des miniatures, des différens personnages auxquels il avait affaire. C’est d’abord le roi lui-même, ce petit-fils de Louis XIV et ce frère du duc de Bourgogne, si peu digne de telles parentés, qu’on avait vu autrefois, quand il arriva en Espagne, animé d’un certain feu de jeunesse, mais sans être jamais soutenu (disait déjà son précepteur Louville) parce ressort intérieur qui fait les hommes. L’évêque nous le montre maintenant alourdi, et comme hébété, sous le poids de l’étiquette espagnole. Toujours partagé, d’ailleurs, entre une sensualité ardente et une dévotion scrupuleuse, ce mélange a fait de lui à deux reprises, dans ses deux mariages successifs, un esclave de l’amour conjugal et le tient encore en adoration devant sa seconde femme, à un âge où ce genre de séduction semblerait ne plus pouvoir exercer son empire. A côté de lui voilà la reine qui tranche sur tout, décide de tout, de la politique comme du militaire, sans se connaître à rien. Insinuante autant qu’irascible, elle passe, pour se faire obéir, de la colère aux supplications, et des larmes à la rage, et elle connaît si bien le secret de sa puissance sur son époux que, pour faire excuser ses étourderies et ses emportemens, elle se vante, à tout propos et-pour tout mérite, de sa chasteté. — « Au moins, s’écrie-t-elle, on ne peut pas dire que je suis une p….. »

Rien n’est piquant comme la peinture faite par l’évêque de ces vieux époux ne se quittant ni jour ni nuit, donnant leurs audiences avant leur lever, dans leur chambre commune, la reine prenant la première la parole, puis entrant en fureur à la moindre contradiction et se retournant brusquement vers le roi, qui tremble et se tait, en s’écriant : « Eh bien ! monsieur, parlez donc, vous m’impatientez, il faut que ce soit toujours moi qui parle, je ne fais que vous obéir, et vous laissez tout tomber sur moi. Moi, je ne suis qu’une bête qui ne m’entends à rien et ne me mêle de rien. »

Autour de ces deux physionomies qui tiennent le centre du tableau, se groupent les ministres et les principaux agens, tous également bien drapes par le même crayon : c’est l’ambassadeur espagnol à Versailles : « Campo Florido, l’homme le plus méprisé qu’il y ait dans ce pays-ci, » voler pour donner et donner pour voler, « voilà les deux points cardinaux de son âme et de sa

  1. Vauréal à d’Argenson, 8 avril 1743. (Correspondance d’Espagne. — Ministère des affaires étrangères.)