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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/730

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Jusque-là, en effet, c’est-à-dire pendant les premières années de la guerre, bien que les armées françaises et espagnoles combattissent ensemble, — travaillant en commun à soustraire l’Italie à la domination autrichienne, — aucune stipulation n’était intervenue pour disposer d’avance, après la victoire, de la dépouille du vaincu. Philippe V prétendait encore à tout l’héritage de Charles VI, et Louis XV n’avait pris aucun engagement précis de lui en faire obtenir telle partie plutôt que telle autre. Cet état de vague et d’incertitude avait été même maintenu avec soin par la politique française tant que l’ambitieux et déjà puissant souverain qui gardait l’entrée des Alpes, le roi de Sardaigne, ne s’était pas prononcé définitivement et mettait son concours aux enchères entre les amis et les ennemis de Marie-Thérèse. Toutes les provinces italiennes conquises ou à conquérir pouvant servir d’appât à ses convoitises, on tenait à les garder toutes en réserve pour lui permettre de faire son choix. Mais quand Charles-Emmanuel III, cédant aux instances de l’Angleterre, se fut enfin ouvertement, par le traité de Worms, déclaré pour l’Autriche, Louis XV, dépité d’avoir vu ses avances repoussées, avait cru devoir répondre en resserrant ses nœuds avec l’Espagne. Le traité de Fontainebleau était la revanche du traité de Worms ; un article spécial assurait à l’infant Philippe, dernier fils du roi d’Espagne, la souveraineté du Milanais, à laquelle devaient être joints les deux duchés de Parme et de Plaisance, sous la seule condition d’en laisser l’usufruit viager à sa mère, la reine Elisabeth. L’infant ayant épousé la fille aînée de Louis XV, l’amour paternel avait pu contribuer à dicter une promesse aussi libérale.

D’ordinaire, ces engagemens pris d’avance pour escompter des conquêtes à venir n’ont pas, aux yeux de ceux qui les prennent, ni de ceux qui les reçoivent, une grande valeur : ces provinces, dont on dispose sans les posséder, ressemblent à la dépouille de l’ours de la fable, et il demeure convenu (sans qu’on le dise) que la fortune des combats décidera, à la dernière heure, dans quelle mesure il sera possible et utile de donner suite à ces paroles en l’air. Mais ce n’est point ainsi que l’entendait l’impérieuse et impétueuse Elisabeth. Dès qu’elle tint en main la promesse de Louis XV, ce fut à ses yeux comme un billet à ordre qu’elle était décidée à ne laisser ni protester ni réduire. La possession du Milanais par l’infant devenait, suivant elle, à partir de ce moment, le principal, sinon le seul objet de la guerre, et la première clause, la condition sine qua non à insérer en tête d’un traité de paix. Les armées françaises ne durent plus combattre qu’en vue de ce but unique, et le ministère français dut y sacrifier toute autre prétention. La France, on un mot, s’était rangée derrière l’Espagne et devait rester à ses ordres. Aussi, dans la crainte que Louis XV ne tentât de s’échapper,