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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/703

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très personnel : il s’est efforcé seulement de nous faire mieux connaître l’homme, et surtout de montrer qu’en somme l’auteur d’Émaux et Camées avait peut-être moins manqué d’idées qu’on ne l’a bien voulu dire. Ce serait un phénomène en effet trop extraordinaire, et un miracle d’impuissance que, dans « la formidable masse de livres, de brochures, ou de chroniques qui représentent son œuvre, » un écrivain de la valeur de Théophile Gautier, pendant un demi-siècle, n’eût pas déposé quelques idées au moins, d’une « essence particulière et peu répandue, » mais des idées pourtant ; et nous, là-dessus, nous partagerons d’autant plus aisément l’opinion de M. Maurice Spronck qu’il nous souvient de l’avoir exprimée avant lui. « Sous l’abondance, sous la richesse, l’étrangeté même des métaphores dont il aime à se servir, disions-nous en ce temps-là, les idées de Gautier ne sont pas seulement plus nettes qu’on ne l’a bien voulu dire, elles sont plus profondes ; » et nous le faisions voir. Mais si d’ailleurs on nous opposait que les idées de Gautier sont plastiques, c’est-à-dire à peu près uniquement relatives à la matière et à la forme de son art, M. Spronck a très bien montré que sa conception de l’art, — si peut-être elle ne l’impliquait pas d’abord, — a fini par devenir toute une conception de la vie. Qui donc a dit que ce qui caractérisait éminemment l’esprit de la renaissance italienne, c’était d’avoir conçu la vie même comme une œuvre d’art, et l’art comme la raison d’être ou l’objet de la vie ? Il y a quelque chose de cela dans Théophile Gautier, quoi que l’on puisse d’ailleurs penser d’Albertus ou de Fortunio, du Roman de la Momie ou d’Émaux et Camées ; — et c’en est assez pour que sa mémoire soit assurée de vivre.

Faut-il aussi voir en lui, comme le veut M. Spronck, « l’un de ces grands désespérés qui nous ont redit si douloureusement leur incurable tristesse ; » et, quand un jour on étudiera de plus près qu’on ne l’a fait encore le mal du siècle, — je crois que quelqu’un s’en est donné la tâche, — Mademoiselle de Maupin passera-t-elle pour un « document » de la même valeur que René, qu’Oberman, que Lélia, que la Confession de Musset ? J’en doute ; mais je conviens que de ce roman fameux, et réputé uniquement scandaleux ou obscène, M. Spronck a fait des extraits, sinon « révélateurs, » mais en tout cas qui donnent à penser. « J’ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste… Mes années se sont écoulées, à l’ombre du fauteuil maternel, avec les petites sœurs et le chien de la maison. Eh bien, dans cette atmosphère de pureté et de repos, sous cette ombre et ce recueillement… au sein de cette famille honnête, pieuse, sainte, j’étais parvenu à un degré de dépravation horrible. » Sans doute il faut faire ici la part, non-seulement de la fiction, mais aussi de la rhétorique. Il faut la faire plus grande encore dans cette Comédie de la mort dont on dirait que M. Spronck oublie