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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/694

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M. Grad parle avec sympathie des trappistes d’Œhlenberg, il leur rend justice comme aux sœurs de Niederbronn et aux hospitalières de la Toussaint. Mais on peut être certain qu’il ne finira pas ses jours à la Trappe. Ceux qui le connaissent assurent qu’il est étranger à toute exaltation, qu’en morale comme en politique il incline pour les accommodemens, pour les partis mitoyens, et il appartient à la race des doux entêtés. On lui persuaderait difficilement qu’il faut employer sa vie à se détacher de son corps par la mortification. Il respecte les ascètes, il a peu de goût pour l’ascétisme. Outre de nombreuses digressions sur les auberges de l’Alsace, il a consacré deux chapitres à célébrer les chefs-d’œuvre de la cuisine alsacienne. Vous apprendrez, en les lisant, que les raffinés font cuire leur choucroute dans du vin de Champagne de bonne marque et la réchauffent dans des croûtes de pâté de foie d’oie, encore imprégnées de leurs sucs. Vous apprendrez aussi que le pâté de foie d’oie fut inventé à Strasbourg par un grand artiste culinaire, natif de Normandie et nommé Close. Ce Close était au service du maréchal de Contades, commandant militaire de la province d’Alsace au siècle dernier. Ce fut Close qui comprit ce que l’art et la science pouvaient faire d’un foie d’oie ; ce fut Close qui imagina d’en affermir la substance en la concentrant, de l’entourer d’une douillette de veau haché, de la recouvrir d’une une cuirasse de pâte dorée : à ce corps, il donna une âme en y mêlant la truffe de Périgueux. Lorsqu’en 1788 le maréchal quitta l’Alsace, Close lui faussa compagnie. Il resta à Strasbourg, ouvrit boutique rue de la Mésange. Il fit fortune, et j’en suis bien aise ; il y a dans ce monde tant de fortunes moins bien acquises !

Je regrette que M. Grad n’ait pas ajouté à son livre un chapitre de psychologie où il aurait fait le portrait de l’Alsacien. Il a laissé ce soin à ses lecteurs ; il les informe, il les renseigne, c’est à eux de conclure. Je ne crois pas trop m’avancer en affirmant que l’Alsacien ne dira jamais avec les trappistes : Solitudo janua cœli ! — que jamais il n’aspirera à passer d’une cellule dans le ciel. Peuple éminemment sociable et peu enclin au mysticisme, il a l’amour du bien-vivre, des réunions joyeuses, des longs repas et des longs propos. Il ne dit pas non plus avec sainte Odile : Non solum, sed cœlum. Nul ne savoure plus que lui le plaisir de posséder et l’orgueilleuse satisfaction du bourgeois qui se sent maître chez lui ; nul n’est plus convaincu que, pour être, il faut avoir, que la propriété est le signe, la marque visible de la personne.

Il adopterait plutôt pour devise cette inscription qu’on lit sur la façade d’une maison de Colmar : « Accrescat domui simul res et decus ! Puisse cette maison croître en honneur comme en richesse ! » Un moraliste l’a dit, l’honneur sans fortune est une chose triste, la fortune sans honneur est une chose infâme, et si l’Alsacien ne cherche pas la tristesse, il déteste l’infamie. Habitant une terre féconde et grasse dont il