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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/680

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— Vous savez ce que j’éprouve, dit-elle, je n’ose risquer ce qui n’est pas à moi.

— Vous êtes-vous jamais demandé, Catherine, quel rôle doit jouer dans notre vie la faculté du raisonnement, cette faculté qui nous distingue des animaux ? Supposez-vous que Dieu nous l’ait donnée pour la fouler aux pieds ?

Elle ne répondit que par la mélancolie d’une résolution invincible.

Et cependant ces jours de vacances sont encore d’heureux jours, bien que les promesses de leur mariage aient fait défaut à Robert et à Catherine Elsmere, bien qu’ils doivent se résigner à une sorte de pis-aller. Après tout ils sont jeunes et constamment ensemble, la saison est belle, et quoiqu’ils se blessent souvent réciproquement, ils sont toujours passionnément intéressés l’un par l’autre. L’influence charmeresse, les suggestions païennes de l’Italie réussissent à adoucir même le protestantisme de Catherine, et Robert est distrait malgré lui des grands problèmes qui le hantent. Mais c’est à Londres que les difficultés de leur situation commenceront à se dessiner plus nettement. Jamais par la suite Catherine ne put penser sans horreur à leur premier logis de Bedford-Square, la masse imposante du British Muséum remplaçant mal, en guise d’horizon pour cette fille de la nature, ses chères montagnes du Westmoreland, ou les paysages rians du Surrey, le choc incessant de l’horrible misère et de la richesse sans âme des grandes villes broyant son cœur si largement ouvert à la pitié. Certes, les choses extérieures l’affectent assez peu ; Catherine ne vit guère que de la vie morale ; si Elsmere avait voulu exercer le saint ministère dans une paroisse de Londres, elle l’eût suivi sans regret, en s’accommodant de l’entourage le plus sordide, pourvu qu’elle pût faire du bien ; mais son zèle religieux, resté sans emploi, ne peut lutter contre une invincible nostalgie ; elle s’est jointe, solitaire, à une église évangélique, tandis que son mari publie dans les Revues certains articles qu’elle ne lit pas sur des points discutés de la Bible. De temps en temps, Robert la met en rapport avec telles ou telles gens qui lui déplaisent, avec les Wardlaw, avec Mme de Netteville. Les Wardlaw sont un ménage de positivistes qui baptisent leur enfant selon les rites de la religion de l’humanité dont Elsmere n’est nullement disposé ù devenir l’adepte, mais il admire l’esprit de secours social qu’Auguste Comte contribua si puissamment à développer, et Wardlaw l’aidera avec zèle dans l’entreprise d’Elgood Street dont nous aurons à parler plus tard. Quant à Mme de Netteville, la reine d’un salon parisien qui s’est depuis transporté à Londres, elle brille au premier rang des relations mondaines que le squire a très amicalement imposées à Robert. Lui-même avait