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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/674

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son visage avant qu’il ne mourût, quand je l’ai entendu crier : « Maitre, je viens… » mon père s’en allait trompé, dans l’illusion… Peut-être même, — et elle se mit à trembler, — peut-être croyez-vous que notre vie, que notre amour finisse ici-bas ?

C’était une torture pour lui que cet interrogatoire. Sa mémoire lui représenta soudain la scène immortelle entre Faust et Marguerite ; ils l’avaient lue ensemble l’hiver précédent. S’emparant malgré elle de ses mains étroitement jointes, il les appuya, si froides, sur ses yeux et sur son front brûlans, dans un silence désespéré.

— Le croyez-vous, Robert ? répéta-t-elle.

— Je ne sais rien, répondit-il, les yeux toujours cachés, mais je confie à Dieu tout ce qui m’est le plus cher, notre amour avec notre âme, qui est son souffle, son œuvre accomplie en nous !

La pression du désespoir de Catherine le forçait à définir des choses qu’il avait laissées volontairement jusque-là dans l’obscurité.

— Et la fin, Robert, la fin de tout cela ?

Jamais il n’oublia l’accent de cette question désolée, l’indéfinissable changement de ton qui l’entraîna à répondre avec une sorte de rudesse :

— La fin,.. si je veux rester un honnête homme,.. la fin, c’est qu’il faudra que je renonce à ma paroisse, que je renonce à compter parmi les ministres de l’Église d’Angleterre. Ce que sera notre vie, après cela, dépend de vous absolument.

Elle reprit son souffle avec effort. Le cœur de Robert s’élançait douloureusement vers elle, mais quelque chose dans sa manière d’être repoussait les caresses, arrêtait les paroles. — Tout à coup cependant il la vit s’agenouiller devant lui, l’entourant de ses bras, le visage appuyé contre sa poitrine :

— Robert, mon mari, mon bien-aimé, cela ne peut pas être ! Dieu t’éprouve, Dieu nous éprouve tous les deux ! Tu ne peux pas former le projet de l’abandonner, de renier le Christ, tu ne le peux pas. Viens avec moi, loin de tes livres, dans quelque lieu tranquille où sa voix réussira à se faire entendre. Tu t’es surmené, tu es à bout de force… Ne travaille plus. Un peu de patience, et il reviendra se donner à toi. Que nous font les livres et les argumens ? Ne l’avons-nous pas connu et senti tel qu’il est, dis, Robert ? .. Viens !

Elle renversait son visage, lui souriant avec une tendresse exquise, les larmes ruisselaient sur ses joues. Et les yeux de Robert aussi étaient humides, mais il tint ferme. Serrant Catherine contre lui, il lui dit d’une voix entrecoupée :

— Si tu le veux, j’attendrai… J’attendrai jusqu’à ce que tu me permettes de parler. Mais je t’en avertis : il y a quelque chose de