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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/666

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La folle vit un moyen de se débarrasser de sa gardienne, de son geôlier, de l’une des forces adverses qui l’entouraient.

— Allez, dit-elle en la repoussant, allez donc, allez vite… Il n’y a rien à craindre pour ceux qui vous ressemblent.

Catherine se leva.

— Je n’ai pas peur, répliqua-t-elle doucement, Dieu est partout.

Elle aurait peur cependant, si elle savait,.. peur de Robert que son refus a mis au désespoir, et qu’elle aime, et qu’elle fuit. Justement elle le rencontre durant cette promenade fantastique et, au lieu des paroles meurtrières du fantôme, elle entend de nouveau des paroles d’amour. L’amour dans de pareilles conditions, avec l’accompagnement solennel d’une nuit de tempête, doit parler un langage auguste, digne des oreilles d’une sainte. Catherine sent toutes ses résolutions faiblir ; Robert réussit à lui persuader qu’il la laissera aux devoirs d’autrefois, qu’il sera un fils pour sa mère, un frère pour ses sœurs, que sa vie à lui deviendra meilleure, si elle consent à en être l’inspiratrice.

Vingt minutes après, les deux fiancés retournent chez Mary Backhouse. Ils la trouvent haletante sur ses oreillers ; le bouleversement des couvertures et le désordre de ses cheveux montrent qu’elle a lutté pour se lever, pour fuir… Maintenant, elle en est à l’épuisement complet. Catherine s’agenouille au chevet du lit. Tout son cœur va vers cette épave humaine avec une inexprimable pitié. Pour celle-là il n’y aura plus de lendemain, plus d’aurore ; tout est fini, la vie est vécue… manquée à tout jamais. L’heureuse fiancée de Robert se sent comme blessée par sa propre joie.

— Mary, dit-elle en appuyant son visage contre l’oreiller, tout près de cet autre visage déjà glacé. Mary, j’y suis allée… Il n’y avait rien de mauvais… Comment vous faire comprendre ? .. Je voudrais tant vous amener à sentir que Dieu et l’amour seuls sont réels ! Pensez-y. Dieu ne veut pas que vos terreurs durent… il vous aime, il vous consolera, il va vous délivrer de toute souffrance et il vous envoie par ma bouche ce témoignage…

Et elle reprend, tandis que le regard profond et scrutateur de la moribonde reste fixé sur elle :

— Vous m’avez envoyée, Mary, chercher quelque chose dont la pensée vous enffrayait ; vous avez pu croire que Dieu laisserait une âme perdue vous tourmenter et vous ravir à lui… Vous, son enfant qu’il a créée et qu’il aime. Écoutez… tandis que vous me chargiez d’aller affronter le Mal, vous étiez sans le savoir mon ange gardien, une messagère de Dieu, m’envoyant à la rencontre du bonheur de ma vie entière. Dieu a mis dans votre main la grande joie qu’il me donne. Soyez bénie. Oh ! Mary, la vie d’ici-bas est si