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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/664

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chiffons d’esthète, ces aspirations à une carrière d’artiste, ce dégoût pour la vie solitaire que leur père avait choisie. Et doucement, Robert apaise son zèle un peu farouche. Rose lui devra la permission tardive de retourner dans la grande ville dont Catherine a peur, et non sans raison… Tant de responsabilités pèsent sur elle ! Son père ne lui a-t-il pas recommandé en mourant sa mère si maladive, ses sœurs si jeunes ? .. Ne lui a-t-il pas dit : — Tu as une âme pure, une volonté de fer ; soutiens les autres ; amène-les saines et sauves au jour du jugement.

Catherine a répondu : — Oui, mon père, avec l’aide de Dieu.

C’est le souvenir de cet engagement sacré qui longtemps l’a empêchée de favoriser les fantaisies de Rose, et le même motif lui fait repousser Elsmere quand bientôt après il lui demande de devenir sa femme. Elle ne s’appartient pas, elle n’a pas le droit de disposer d’elle-même. — Nous ne sommes pas en ce monde, dit-elle, seulement pour être heureux. — Puritaine, elle a une pieuse crainte de la joie, qu’elle croit condamnée par le Seigneur.

La lutte de Catherine contre son propre cœur est d’autant plus méritoire, que celles-là même auxquelles si complètement elle s’est dévouée blâment son refus, s’indignent d’en être cause, et ont peine à cacher l’impatience qu’elles éprouvent d’échapper à sa trop constante sollicitude II y a là quelques pages d’observation intime, bien finement touchées. Nous n’avons vécu que pour une tâche, nous lui avons tout immolé, soutenu par la pensée que nous étions utile, indispensable peut-être à l’objet de nos soins, et puis tout à coup nous découvrons que l’on peut, — si aisément parfois, — se passer de nous ; notre rêve héroïque se trouve soudainement rétréci, diminué, presque ridicule ; personne ne se soucie de l’abnégation qui nous a coûté tant de silencieux efforts. Mais Catherine n’a jamais agi dans l’espoir d’être appréciée ni récompensée ; elle lève les yeux au ciel en se disant avec l’auteur de l’Imitation que l’homme s’approche de Dieu d’autant plus qu’il s’éloigne de toute consolation terrestre. N’importe, la forteresse de ce cœur inabordable cédera bien à la fin.

Le triomphe de Robert s’entremêle à un épisode où l’auteur s’est surpassé parce que, là, il oublie un instant son but de propagande philosophique pour être simplement un romancier ému.

Malgré les torrens de pluie qui ont gâté quelques-uns des picnics de Mrs Thornburgh et qui nous forcent à nous représenter Catherine une fois pour toutes armée d’un parapluie ou d’un waterproof, l’été suit son cours et la Saint-Jean approche, le midsummer anglais. En tout pays, la nuit de la Saint-Jean est une nuit magique, féconde en prodiges. Par exemple, ce point particulier du Westmoroland voit régulièrement revenir certaine apparition sinistre depuis