Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/620

Cette page n’a pas encore été corrigée


en paix, mais qu’on réclame avidement aussitôt qu’on en est privé. Je me souviens d’avoir lu la brochure d’un employé supérieur de chemins de fer allemand qui raconte comment, après avoir appris successivement dans ses classes trois orthographes différentes, celles de Heyse, de Becker et de Jacob Grimm, il s’en était ensuite formé, pour son usage personnel, une quatrième éclectique dont il était assez satisfait, quand il reçut tout à coup de ses chefs hiérarchiques une admonestation sévère avec ordre d’écrire selon la norme officielle. Ayant ensuite passé du service de Brunsnick à celui de la Prusse, il fallut de nouveau changer, ce qui ne le dispense pas de devoir en connaître encore deux ou trois autres pour ses fils, dont il surveille les devoirs et qui sont placés dans des classes différentes. Chaque fois qu’il leur vient en aide, il ne manque pas de leur recommander de ne pas écrire comme leur père, mais comme le veut le professeur du jour et la science du moment. Transportez ceci en France, où ne manquent ni les chefs de bureau, ni les commissions d’examen, ni le goût des paperasses symétriques, et vous aurez une idée des tracas, des pertes de temps, des polémiques creuses et des récriminations inutiles auxquelles nous avons échappé.

Voilà le service que nous a rendu l’Académie française il y a deux siècles, non par esprit d’usurpation et par le désir de nous régenter, mais parce que le public le lui demandait et parce que les conditions d’un grand état moderne l’exigeaient. On ne peut pas soutenir qu’elle se soit mal acquittée de sa tâche, puisque le but qu’on avait en vue, c’est-à-dire l’ordre, a été pleinement atteint.

Mais telle est l’action réciproque des choses de ce monde, que la haute autorité dont jouit l’Académie française est devenue à son tour un embarras. Ceux qui s’adressent à cette compagnie pour lui demander de décider, de sa pleine autorité, tel ou tel changement, attendent d’elle une chose qu’elle n’a jamais faite et dont, à vrai dire, elle n’est pas capable. Elle s’est toujours contentée de choisir entre deux usages celui qui lui paraissait le meilleur. Elle a rempli son rôle de « greffier » sans jamais prétendre en savoir plus que le public. Elle suit l’usage, elle ne le précède jamais. « Comme il ne faut point se presser de rejeter l’ancienne orthographe, dit la préface de 1718, on ne doit pas non plus faire de trop grands efforts pour la retenir. » Quand, en 1740, elle supprima les s et les d étymologiques dans les mots comme aspre, advocat, il y avait longtemps que dans l’usage des nouvelles générations ces lettres étaient omises. « L’Académie, dit d’Olivet, n’a fait que suivre le public, qui est allé plus vite et plus loin qu’elle » Lorsqu’on 1762, elle remplaça l’y par un i" dans les mots comme roi, foi, le