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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/611

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mécanique [1]. » Je crains qu’il n’y ait là quelque fantasmagorie. Je ne répondrai pas avec un mauvais plaisant qu’on n’y gagnera rien et qu’au bout de l’année il y aura autant de papier noirci. Mais puisqu’il est question de journées d’ouvrier, la qualité du travail ne doit-elle être estimée pour rien ? la malfaçon n’a-t-elle pas toujours été comptée comme une perte sèche ? Une seule obscurité dans le texte peut coûter plus cher que beaucoup de lettres économisées.

Assurément, il faut souhaiter que la plus grande facilité soit offerte aux étrangers pour apprendre notre langue. Tout ce qu’on pourra faire en ce sens doit être approuvé. Je rappellerai néanmoins, et personne ne le sait mieux que les représentans du phonétisme, qu’une langue s’apprend surtout en l’entendant parler et en la parlant : les moyens de communication, devenus plus rapides et plus nombreux, sont à cet égard le meilleur auxiliaire. Je suppose que, toutes choses restant égales, les difficultés grammaticales qui n’ont arrêté autrefois ni Leibniz, ni Walpole, et qui plus près de nous n’ont pas été un obstacle pour Alexandre de Humboldt, ne décourageront pas les hommes distingués du XXe siècle. Mais c’est précisément à cause des étrangers que je recommanderais aux réformateurs la plus grande prudence, et que je voudrais les mettre en garde contre tout changement trop soudain. Il existe à l’heure actuelle un bon nombre d’étrangers qui savent notre langue, qui l’aiment et qui s’en font honneur : serait-il utile de les déconcerter et de les troubler dans leur possession ? Est-il bon de donner aux spectateurs du dehors, sur ce terrain qui n’a pas bougé jusqu’à présent, le sentiment de l’instabilité ? Une altération trop soudaine dans l’air extérieur de notre langue pourrait faire croire à quelque gros ébranlement interne. Il serait à craindre qu’à ce moment une partie de nos cliens littéraires ne profitât de la circonstance pour nous abandonner. Non-seulement on apprend le français au-delà de nos frontières, mais on écrit, on imprime des journaux et des livres français. Rien ne prouve qu’une révolution radicale serait reconnue : quelques-uns, plus fidèles que nous au passé, pourraient maintenir l’ancienne observance ; d’autres, une fois lancés sur cette piste, nous trouveraient trop timides et nous dépasseraient. Au lieu de constater un succès, l’Alliance française, qui tient avec raison à notre influence linguistique, aurait peut-être à combattre le danger d’une dislocation.

Je parle en ce moment de l’Europe et non de l’Orient, non de la France coloniale, à laquelle je viendrai tout à l’heure.

Aplanir à nos enfans les commencemens de l’étude, débarrasser

  1. Féline, cité par Didot, p. 354.