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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/600

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mieux envisager cette discussion sans en surfaire ni en diminuer la portée. Le dédain serait injuste : un débat auquel se sont mêlés de leur personne Ronsard, Corneille, Bossuot, Voltaire, n’est au-dessous de l’attention de qui que ce soit. L’orthographe française, c’est aussi une parcelle de la France, et quand les mots de notre langue se répandent dans le monde, le vêtement sous lequel ils se présentent n’est pas absolument indifférent. Ce qui n’a pas moins d’importance à nos yeux, c’est que ces vétilles forment l’occupation et trop souvent le tourment de la jeunesse : s’il est possible d’alléger quelque peu ce fardeau, nous n’aurons pas perdu notre temps.


I

Avant tout, il faut connaître les réclamans. Nous allons donc les présenter successivement au lecteur, en procédant par ordre, c’est-à-dire en commençant par les modérés, en allant ensuite aux radicaux, et en finissant par les révolutionnaires.

Par modérés, il faut entendre ceux qui, sans parti-pris général, sans projet de bouleversement, trouvent qu’il y a dans notre orthographe bien des bizarreries, et qui voudraient les Voir disparaître. Il n’est pas difficile de fournir la preuve de ces bizarreries et le seul embarras est de choisir. On nous dit, par exemple, que chanceler doit s’écrire au présent je chancelle, mais que modeler doit faire je modèle. Pourquoi ? La conformation de ces deux verbes est exactement la même. On nous apprend que contraindre prend un a mais que restreindre exige un e : c’est cependant le même verbe. Une des premières choses qu’on enseigne aux enfans, ce sont les sept noms en ou qui, au lieu de prendre un s au pluriel, veulent un x : genoux, bijoux, etc. Mais pour quelle secrète raison ne se plient-ils pas à la règle commune ? Personne n’a jamais pu le découvrir. Deux forme deuxième, qui conserve l’x du primitif ; mais dix fait dizaine, qui change l’x en z. Qui peut pénétrer les motifs d’une réglementation si décousue ?

Un casse-tête particulier de notre orthographe, véritable piège tendu aux commençans, ce sont les lettres doubles : il faut écrire apporter, apprendre, appauvrir, mais on écrit apercevoir. Même contradiction pour aggraver et agrandir. Canonnier a deux n ; mais timonier n’en a qu’une. Pourquoi coureur et courrier ? Le nom propre Courier a conservé le souvenir d’une orthographe plus simple et plus rationnelle.

Ce sont là des inconséquences qui frappent à première vue. Mais pour peu que nous y regardions de plus près, les contradictions vont aller se multipliant. Extension et prétention ont la même