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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/572

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des mœurs chrétiennes qui reviennent à chaque instant dans le livre, mais par ce fait remarquable que Maundeville, qui traite tout le temps de matières religieuses et fait à chaque page profession de christianisme, n’a pas trouvé un seul mot à dire sur l’autorité papale et la foi qui lui est due, et ne semble s’être souvenu de lui que pour se jouer de sa confiance en lui présentant son livre. Qu’y a-t-il en apparence dans le livre que le catholicisme repousse ou qui ne soit l’objet de ses ambitions les plus hautement avouées, les plus saintement légitimes, les plus patiemment et, selon les temps, les plus ardemment poursuivies ? A le prendre dans le sens littéral, que réclame le livre de Maundeville, sinon l’expansion du christianisme sur l’univers, et que cherche-t-il en apparence à prouver, sinon que cette expansion est facile autant que désirable ? Rien n’empêche donc que le pieux pontife n’ait été absolument enchanté du cadeau de notre voyageur et même qu’il ne l’en ait remercié par quelque paternelle allocution que nous pouvons imaginer à peu près conçue dans les termes que voici : « Nous vous remercions, mon cher fils, des grands services que votre livre est appelé à rendre à la cause de la sainte église en montrant combien il est vrai qu’elle est destinée à être universelle puisqu’on trouve disjoints dans le monde entier les élémens de notre foi, et que grâce à ces élémens, les peuples les plus reculés et les plus sauvages ont une disposition naturelle à la comprendre et à l’embrasser. Ainsi les idolâtres, et surtout ces musulmans infidèles sont à votre avis aisément convertissables ; c’est ce que nous avions souvent pensé dans notre sollicitude et notre désir de voir se multiplier le nombre des croyans à la vraie foi, et votre livre vient nous confirmer dans notre espérance. Ah ! que ne puis-je voir le jour de cette conversion ! quels admirables chrétiens pourraient devenir ces infidèles qui suivent leur fausse loi avec une si parfaite soumission et exercent les devoirs de charité qu’elle leur prescrit avec une si scrupuleuse conscience ! Et si grands que soient les services qu’ont rendus à la cause de la religion et de l’église les talens militaires de nos Albornoz et de nos Du Puget, que sont-ils à côté de ceux que pourrait rendre, s’il était chrétien, ce khan du Cathay, dont vous nous tracez une si noble image, et qui comprend si bien la doctrine de l’unité qu’il ne se trompe que sur les termes par lesquels il convient de l’exprimer. » Malheureusement pour cette interprétation, la contraire est encore plus facile, et rien n’est plus logique et moins conjectural que de voir dans le livre de Maundeville la larve de quelqu’une des plus hardies hérésies philosophiques qui vont bientôt s’épanouir au soleil caniculaire du plein été de la renaissance, celle de ce Giordano Bruno, par exemple, dont l’Italie fêtait récemment la mémoire, au scandale très justifié, il faut l’avouer, du pape Léon XIII. La