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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/569

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Maundeville les a réellement précédés, ou plutôt, disons hardiment qu’il est en date le premier de tous.

Maundeville a beau faire étalage de son christianisme, il ne peut empêcher un œil clairvoyant de reconnaître que, par la manière dont il comprend cette disposition religieuse naturelle, il circonscrit et réduit singulièrement le champ de la révélation. Voilà, qu’il nous a fait reconnaître successivement que les idolâtries n’étaient que symboliques de la vérité, que toutes les religions étaient créatrices de vertus particulières, souvent dignes d’admiration, et quelques-unes possèdent, sans aucun secours de la révélation, plusieurs de ses dogmes les plus fondamentaux et les plus essentiels, l’existence de Dieu et l’unité de Dieu, l’âme et son immortalité, le jugement comme sanction de la vie avec ses peines et ses récompenses. Eh bien, Maundeville va plus loin encore, car il enlève à la révélation la morale chrétienne même, ou pour parler encore plus nettement, il enlève à cette morale les vertus qui en découlent pour les rendre à la nature, et cola est plus grave que tout le reste. Si la morale en elle-même est chose naturelle, il n’en va pas ainsi de celle qui a été prêchée par telle ou telle doctrine, car cette morale n’est alors qu’un écoulement des dogmes établis par cette doctrine, et nous devons logiquement considérer qu’elle leur est adhérente et n’existerait pas sans eux. Si donc nous rencontrons les vertus essentiellement chrétiennes chez des peuples qui n’ont jamais connu le christianisme, même de nom, nous sommes fondés à croire et à dire que la nature humaine les trouve en elle-même, ou les produit d’elle-même par sa propre action. L’homme peut donc atteindre aux vertus issues de la révélation sans la révélation même. Écoutez plutôt cette description morale des habitans d’une certaine île relevant de la souveraineté du fameux prêtre Jean :

Au-delà de cette île, il y en a une autre, grande et riche, habitée par un peuple vertueux et véridique, de bonnes mœurs et de foi sincère selon leur croyance. Quoiqu’ils ne soient pus baptisés, par loi naturelle ils sont pleins de toute vertu et évitent tout vice ; car ils ne sont ni orgueilleux, ni cupides, ni envieux, ni colères, ni gloutons, ni impudiques ; ils font à autrui ce qu’ils voudraient qu’autrui leur fit, et sur ce point ils remplissent les dix commandemens de Dieu. Ils n’ont souci ni de possessions, ni de richesses ; ils ne mentent pas et ne jurent pas, mais disent simplement oui et non, car ils disent que celui qui jure veut tromper son voisin, et c’est pourquoi, tout ce qu’ils font, ils le font sans serment. Cette île est appelée l’île de Bragman, et quelques-uns l’appellent la terre de la foi, et à travers cette lie coule un grand fleuve appelé Thebe. En général, tous les habitans de ces îles, et des terres