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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/546

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croix, il faut en dire comme les chartreux : Stat crux dum volvitur orbis. Point de révolutions qui ne la respectent. Que dis-je, les révolutions de toute provenance ne se lassent pas de la développer, de l’exalter. Ce n’est pas tout ; le pays a les fortunes les plus diverses dans sa formation territoriale, dans ses rencontres avec l’étranger. Ici encore tout est profit pour la centralisation. Détresse ou prospérité, tout lui est occasion de croître sur ce sol français qui a tant souffert d’être découpé et fractionné. » Et alors faisant un emploi merveilleux de l’histoire, il nous montre que la centralisation est une tendance immémoriale, que c’est elle qui a formé le territoire et y a fait régner le droit commun, malgré les résistances égoïstes des corporations et des castes. Puis il résume ainsi sa thèse : « Sécurité, gloire, pensée, succès d’esprit et d’épée, essor des arts et de l’industrie, chez nous tout a marché du même pas que la centralisation. »

Mais n’y a-t-il donc point de contre-poids et de correctif à cette force qui embrasse tout et dont on peut dire : in illo sumus et movemur ? Oui, il y en a un ; et c’est une capitale. Et dans un chapitre étincelant de verve, mais qui laisse bien des doutes, surtout aujourd’hui, Dupont-White expose ce que peut une capitale pour garantir la liberté. Elle est, dit-il, une force en dehors et au-dessus des pouvoirs constitués. On l’a vue armer et désarmer les puissances officielles. C’est ainsi qu’elle a mis fin à l’ancien régime. Son procédé est fort simple. Elle enfante les idées ; les idées s’emparent des esprits qui finissent par désarmer les résistances. Quand la France était une monarchie tempérée par des chansons, c’est à Paris qu’elles naissaient. Aujourd’hui le pouvoir est redressé par des révolutions qui sont aussi parisiennes. « Paris est la capitale entre toutes. Ce grain de salpêtre qui est au fond du tempérament français, c’est là qu’il prend feu à certaines étincelles, dont la périodicité n’est pas encore bien déterminée. » Ébloui par l’éclat de la vie supérieure qui se développe à Paris, Dupont-White prend en pitié l’existence bourgeoise des états fédératifs, comme la Suisse et les États-Unis.

Mais ne peut-on lui répondre que s’insurger n’est pas vivre libre, que le bonheur des peuples ne se mesure pas au rayonnement des lettres et des arts, et que mieux vaut richesse et lumière répandues partout que concentrées en un seul centre, où elles provoquent des explosions trop fréquentes ?

Malgré certains paradoxes parfois excessifs, ce que son livre me paraît avoir démontré sans réplique, c’est que, pour fonder d’une façon stable des institutions libres et démocratiques, il ne suffit pas d’accroître l’autonomie des autorités locales. C’est aux mœurs, aux traditions, aux idées religieuses qu’il faut demander le secret de la liberté.