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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/477

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il est certain désormais qu’ils peuvent trouver des alliés parmi les conservateurs : témoin le langage tenu récemment par M. Piou et bien d’autres. S’ils ont la faiblesse de tout sacrifier à leur alliance avec les radicaux, ils vivront peut-être puisqu’ils ont une majorité ; ils recommenceront leur histoire, ils repasseront par cette série de crises, d’agitations, d’efforts impuissans qui ont failli mettre la France hors d’elle, qui ne peuvent plus suffire à une nation impatiente de retrouver sous un gouvernement sensé la paix civile et la sécurité.

Les affaires de l’Europe, il faut le croire, sont désormais destinées à être traitées et décidées sur les chemins, puisque les visites, les entrevues et les voyages ont une si grande place dans la politique. Souverains, princes, chanceliers ou ministres sont toujours en mouvement, et entre tous, l’empereur Guillaume II d’Allemagne est évidemment le plus errant, le plus agité des grands de la terre. Il porte partout avec lui sa puissance, la puissance d’un grand empire : c’est ce qui tient le monde en éveil sur la signification, sur les conséquences éventuelles de ses voyages. Il porte aussi partout sa jeunesse, son impatience de vivre, avec son goût de l’apparat et de la cérémonie : c’est ce qui met du piquant, de l’imprévu et de la nouveauté dans ses excursions.

Il a paru récemment à la tête d’une escadre allemande, sur son cuirassé le Kaiser dans les eaux du Pirée : c’était bien naturel puisqu’il allait conduire sa sœur, la jeune princesse Sophie, aujourd’hui mariée au prince héréditaire de Grèce et appelée à porter un jour la couronne hellénique. Il a peut-être étonné les Grecs par la variété de ses costumes, par l’impétuosité de ses allures ; il ne paraît pas les avoir absolument conquis, et on ne dit pas que le compagnon de ses voyages, son conseiller, le comte Herbert de Bismarck, ait capté les Athéniens par la bonne grâce et l’affabilité de ses manières. Les Grecs sont fins, ils saluent la puissance de leurs complimens et quelquefois ils la jugent. L’empereur Guillaume, à peine échappé aux plaisirs et aux cérémonies d’Athènes, s’est fait une joie de franchir les Dardanelles par un « temps superbe, » qu’il faut probablement appeler un temps impérial. Il est arrivé à Constantinople, où depuis des siècles n’avait paru un empereur d’Occident, et il a peut-être encore plus étonné le sultan et ces braves Turcs peu accoutumés à cette vivacité de jeunesse. Il a été sûrement reçu comme il devait l’être. Pendant quelques jours, il a tout vu, tout visité, sauf le sérail, où l’impératrice seule a été admise. Il a parcouru la ville, déguisant un touriste sous l’empereur. Une de ses originalités, en effet, a été d’écrire ses impressions un peu sommairement peut-être, mais avec une curieuse spontanéité, sous la forme de télégrammes adressés au chancelier. Évidemment le jeune voyageur couronné a traversé ces régions privilégiées en prince sensible aux beautés de la nature, aux splendeurs du ciel et des mers d’Orient,