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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/475

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opérations électorales. Au-delà, on tombe dans l’inconnu, dans un arbitraire illimité dont la seule règle est la passion d’une majorité. C’est l’intervention de l’esprit de parti abusant de son pouvoir d’un moment, interprétant des faits souvent douteux, exerçant des représailles, invalidant quelquefois une élection pour le bon plaisir d’un candidat malheureux. C’est une sorte d’épuration frauduleuse, tout au moins équivoque du suffrage universel. Ces invalidations abusives et imprévoyantes dont les républicains ont les premiers donné deux ou trois fois le triste exemple, sont de plus un précédent redoutable, une arme meurtrière que la majorité d’aujourd’hui laisse à la majorité de demain, sans profit pour la dignité des institutions ni même pour la paix publique. Que, dans les élections dernières, la lutte ait été violente, que les partis se soient livré un combat sans mesure et sans merci, ce n’est point certes ce qui est douteux. La question, pour ceux qui ont vu de près, avec quelque sang-froid, cette lutte, serait de savoir quel est le parti qui a été le plus violent. On pourra sûrement, si l’on veut, recueillir des faits, des témoignages, et surtout des commérages, sur les élections conservatrices, mettre en doute la pureté des scrutins d’où sont sortis les élus de l’opposition, décréter des invalidations décidées d’avance. C’est possible ; mais l’opposition provoquée, irritée, ne se fera faute à son tour de présenter le dossier des élections officielles, et ce dossier pourra être aussi instructif qu’édifiant. Car enfin, s’il est un fait avéré, c’est que jamais, même sous l’empire, pour dire les choses telles qu’elles sont, l’influence officielle ne s’est déployée avec une telle hardiesse et dans de telles proportions ; jamais le gouvernement n’a pesé d’un poids plus lourd sur les élections et n’a plus savamment usé et abusé de son autorité, de ses fonctionnaires, de ses subventions, de ses faveurs, — même des bons de pain ! M. le ministre de l’intérieur est un habile homme qui a su agir sans bruit, mais sans scrupule, et beaucoup de républicains peuvent saluer en lui leur grand électeur !

Chose bizarre ! Jusqu’ici, dans le langage des partis et des polémiques, le gouvernement seul avait le monopole de l’abus des influences. Aujourd’hui, pour certains républicains, il est convenu que la candidature officielle est un devoir, que tout est permis contre les adversaires de la république, que les oppositions seules peuvent abuser des influences. Mettons, si l’on veut, que candidats indépendans et officiels soient à deux de jeu. Les républicains, s’ils cèdent à leurs passions, provoqueront les représailles, les révélations des conservateurs ; qu’en résultera-t-il ? On aura éclairé d’une étrange et triste lumière les corruptions du suffrage universel, l’avilissement des mœurs électorales, les faiblesses du régime parlementaire ; on aura déshonoré l’origine de la chambre, la source de la souveraineté publique. Voilà un beau résultat ! Mais il y a un autre danger plus immédiat. On aura ravivé toutes les passions de la lutte, envenimé les rapports des partis,