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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/460

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ravisseurs s’élancent soudainement sur un village dont les hommes sont partis pour la chasse ou pour la pêche. La décharge de leurs fusils, les clameurs, le feu mis à des huttes de paille, terrifient les femmes, les enfans et les jeunes hommes qui sont restés au logis. On leur attache les mains derrière le dos, et leurs cous sont introduits dans de larges fourches. Le joug ne suffisant pas, les hommes valides sont attachés par des liens faits de lianes entrelacées. Les petits enfans serrés par leur frayeur contre leurs mères ne songent guère à s’en séparer, aussi se dispense-t-on de les lier.

C’est lorsque le butin vivant est dirigé vers la côte ou vers le dépôt des marchands, que commencent les véritables horreurs de la traite. On marche toute la journée. Le soir, lorsqu’on s’arrête pour prendre du repos, on distribue quelques grammes de sorgho cru. C’est toute la nourriture, et le lendemain, de bonne heure, il faut repartir ! Si grande au début est la fatigue que la mortalité parmi les esclaves s’élève à 50 pour 100. C’est le chiffre que donne M. Johnston. Les femmes, les vieillards, les enfans, sont les premiers qui, exténués par la marche, s’arrêtent tout à coup sûr le chemin brûlant. Pour terrifier les hommes qui seraient tentés d’en faire autant, les conducteurs s’approchent, armés d’une barre de fer pour épargner la poudre, de ceux qui paraissent les plus épuisés, ils en assènent un coup terrible sur la nuque des victimes qui poussent un grand cri et se roulent dans les convulsions de la mort. D’autres fois on les laisse périr de faim et de soif, sous les morsures répétées des hyènes. La caravane est presque toujours suivie dans sa marche par un cortège de chacals et par des vols hardis de vautours et de marabouts, de même qu’en mer, les requins suivent le sillage des bâtimens sur lesquels se trouvent des malades et des mourans. « J’ai rencontré en suivant la trace des marchands d’esclaves de Swahili, raconte M. Johnston, des corps d’esclaves à demi rongés et ayant encore attachées à leurs cous des fourches. J’ai ramassé et rendu à la santé trois d’entre eux que j’avais trouvés au dernier degré de l’épuisement et encore tout sanglans des morsures des hyènes. »

Quand le soir arrive, à l’heure des haltes, les marchands d’hommes qui ont acquis de l’expérience devinent d’un seul coup d’œil quel est celui de la caravane qui succombera le lendemain à la fatigue. Pour épargner le sorgho, ils passent derrière lui et l’abattent d’un seul coup de barre. Et l’on marche longtemps ainsi, des mois entiers, quand la chasse s’est faite loin du littoral. Si nombreuses sont les victimes que, si l’on perdait la route qui conduit de l’Afrique équatoriale au marché des esclaves, on pourrait la