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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/423

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Resté seul sur la brèche, M. Chamberlain montra une infatigable énergie. Son attitude était, comme toujours, nette et franche. Son programme ne s’opposait pas au programme de M. Gladstone, il s’y ajoutait pour le compléter et pour l’accentuer. L’un était un minimum de réformes nécessaires, l’autre un maximum de réformes possibles. On devait passer et on passerait par le premier pour arriver au second, mais on serait contraint d’y venir, et plus vite qu’on ne pensait. En route, il y aurait à vaincre de grandes difficultés. « Mais à quoi servent les gouvernemens, si ce n’est à surmonter les difficultés ? » Au surplus, si les libéraux triomphaient, et si son programme n’était pas accepté, il ne serait pas ministre. Dans ce cas, il prêterait loyalement son concours au cabinet pour l’exécution du programme restreint. Ce qu’il ne pouvait admettre, c’est qu’on niât l’existence d’un problème à résoudre, d’un mal à guérir, d’une catastrophe à conjurer. « Les moyens que je propose sont insuffisans, j’en ai le triste sentiment. Ils sont peut-être illusoires. Qu’on m’en suggère de meilleurs : je les accepterai avec joie. Mais je proteste contre l’égoïste apathie qui refuse de voir la misère fourmiller sous notre opulence et se contente de marmotter des platitudes sur les lois éternelles, l’identité des causes et l’appropriation des moyens aux fins. »

On se souvient que les libéraux obtinrent sur leurs adversaires une majorité considérable. M. Chamberlain reprit sa place dans le ministère. En d’autres temps, ce portefeuille offert et accepté eût équivalu à l’endossement ou, tout au moins, à la prise en considération des réformes radicales. Mais, en ce moment, la question irlandaise occupait toutes les pensées du gouvernement aussi bien que celles de l’opposition. Tout s’effaçait devant elle, au grand déplaisir de M. Chamberlain, qui en voyait la solution dans un ensemble de mesures communes à l’île sœur, à l’Angleterre propre, à l’Ecosse et au pays de Galles. Très peu de temps après son entrée aux affaires et après l’ouverture de la session, M. Gladstone proposait au parlement doux lois, l’une politique et administrative, l’autre financière. La première rétablissait le parlement de Dublin, supprimé, en 1800, par l’acte d’union. La seconde rachetait la terre à ses propriétaires anglais pour la rendre aux Irlandais. Opération gigantesque qui ne comportait pas, d’après les calculs les plus modérés, un capital inférieur à trois milliards de francs. La somme devait sortir tout d’abord des poches du contribuable anglais, mais le remboursement en était garanti par certains revenus du futur gouvernement irlandais. L’Irlande allait vivre de sa vie propre, puisque ses représentans étaient désormais exclus de Westminster.