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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/422

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deviendront propriétaires par le paiement d’un certain nombre d’annuités. Ce plan est-il financièrement impraticable, ainsi que lord Randolph Churchill essayait de le démontrer aux électeurs de Norwich dans un discours resté célèbre ? Je ne risquerai point d’opinion sur ce point, je ferai seulement remarquer que, dans la pensée de M. Chamberlain, de M. Collings et de leurs amis, il ne s’agit point d’un vaste système qui entrerait en application partout, le même jour et à la même heure, mais d’une expérience facultative, que les assemblées locales tenteraient à leur moment, après avoir consulté les circonstances et les ressources, et dont elles seraient libres de limiter ou d’étendre le champ à leur discrétion. Pris en lui-même, ce plan a-t-il rien d’effrayant pour nous, Français ? N’est-il pas le contraire du socialisme que nous redoutons ? Ne tend-il pas à l’institution d’une démocratie de paysans-propriétaires, semblable à la nôtre ? M. Chamberlain ne serait-il pas le premier à reconnaître que l’utopie des « trois acres et une vache, » caressée par les radicaux anglais, est, en France, une belle et bonne réalité, et que, là où le paysan possède le sol nécessaire à sa subsistance, — à part la vieille querelle du capital et du travail, — il n’y a pas de question sociale ?


IV

En juin 1885, le ministère tombait, mis en minorité dans la discussion du budget, à propos des droits sur la bière. Décidément la bière était une auxiliaire inestimable pour les tories. Elle avait ramené Disraeli en 1874 ; elle donnait, en 1885, le pouvoir à lord Salisbury. Cependant le pays ne paraissait pas lassé des libéraux, ni même des radicaux. Une campagne vigoureuse s’engagea et se poursuivit pendant tout l’automne ; M. Chamberlain y grandit en influence et en talent. Une circonstance le servait, sans qu’il l’eût désirée et, j’oserai dire, malgré lui. Le seul homme qui, dans le parti radical, eût partagé avec lui l’attention publique et dont la notoriété balançait la sienne, sir Charles Dilke, venait de quitter momentanément la vie publique à la suite d’un de ces procès ridicules où l’on voit la justice anglaise, tout emperruquée, coller son œil au trou des serrures et compulser, avec un grave et sournois plaisir, le linge sale des hôtels garnis. Les naufrageurs pouvaient se carrer impunément sur les banquettes parlementaires ; Westminster ne devait plus donner asile à un homme convaincu d’avoir eu pour maîtresse une courtisane mariée. La démocratie anglaise perdit un serviteur éminent, la France son meilleur ami au-delà du détroit.