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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/409

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inspiration. M. Chamberlain montrait, en tout, la circonspection de l’homme mûr qui se sent épié, surveillé par tous les regards, et qui s’avance au milieu de ses ennemis, armé de prudence et cuirassé de sang-froid. Un seul jour, ou l’a vu en colère.

C’était au temps où lord Hartington était censé diriger le parti libéral. Il s’agissait de l’abolition du fouet. La modération somnolente du noble leader fit perdre patience à l’orateur radical. Au cours d’une vigoureuse improvisation, il désigna le marquis de Hartington comme « l’ancien chef, du parti libéral. » Rien de plus, mais c’était assez. Il y avait dans ce seul mot une révolte, comme il y avait une punition, dans le Quirites du général romain. Ce jour-là, le calme de lord Hartington fut à la hauteur de la violence de M. Chamberlain. Aujourd’hui, ils marchent la main dans la main. M. Chamberlain va faire le boniment devant les électeurs du marquis, et le marquis écrit à l’orateur de Birmingham des lettres approbatives qui commencent par : my dear Chamberlain. Quel politicien se rappelle une insulte vieille de dix ans ?

En 1876 et en 1877, nous voyons un Chamberlain occupé surtout de la question des public-homes. Il faut un certain courage à un homme politique pour rompre en visière aux cabaretiers, surtout dans un pays où l’ivrognerie a été longtemps un des principaux facteurs électoraux. Tout le monde sait, en Angleterre, qu’une des causes de la chute de M. Gladstone a été le bill de son ministre Bruce (lord Aberdare) qui a fait passer aux mains des magistrats le pouvoir d’accorder ou de refuser les licences, c’est-à-dire d’ouvrir ou de fermer les cabarets. Chez nos voisins, le marchand de spirits est naturellement réactionnaire, comme de notre côté de la Manche, le marchand de vin ost^ non moins naturellement, un radical avancé. La liberté à outrance fait les affaires de celui-ci ; pour celui-là, il s’agit de conserver un monopole. Mais, en 1874, l’influence des licensed victuallers, de molle et d’incertaine qu’elle avait été, devint soudain énergique et décisive. Ils se tournèrent comme un seul homme contre ceux qui avaient tenté de limiter et de moraliser leur industrie. Ce sont les cabaretiers qui ont ramené au pouvoir le plus lettré, le plus aristocratique, le plus dédaigneux des Anglais, et on donnait au parlement de Disraeli le surnom significatif de « parlement de la bière. » Donc, avec sa perspicacité ordinaire, en attaquant la question des public-home, M. Chamberlain frappait au point vulnérable, au point vital. Il déchirait, on deux ce : parti qui, s’appuie d’une part sur les clergymen, de l’autre sur les marchands de bière, et qui ne peut vivre sans les uns ou sans les autres. L’Ivrognerie bénie par la Religion, quel plus beau sujet d’allégorie…. pour le Punch !