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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/374

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cavalerie armée d’une carabine de petit calibre, — à plus grande portée et à répétition, — pourra produire, par l’emploi rapide et inattendu de son feu on masses, des résultats saisissans. Alors il sera facile de donner la carabine aux lanciers, car cette arme nouvelle, plus puissante, sera encore plus courte et plus légère. D’ailleurs les uhlans, les cosaques n’ont-ils pas à la fois la lance et la carabine, et ne sont-ils pas à juste titre réputés pour des cavaliers hors de pair ? Lorsqu’il ne s’agit plus, pour doter la cavalerie de l’arme correspondant à sa tactique, que de résoudre des questions d’arrimage ou de harnachement, on peut dire que la discussion est close et que le problème, virtuellement, est résolu.

La cavalerie moderne sera donc à la fois armée des deux engins les plus redoutables pour le choc et pour le feu : de la lance et de la carabine à répétition. — Cela paraît certain. — Ainsi sa force et son champ d’action seront infiniment agrandis ; mais elle conservera intact le fond même de sa tactique si elle veut demeurer une puissante arme de bataille. Car le combat à pied ne pourra jamais donner lieu à une tactique généralisée ; il s’appliquera à des circonstances, heureuses peut-être, mais exceptionnelles ; en définitive, l’arme blanche seule décidera du dénoûment.

Le danger de l’emploi des feux, danger capital pour la cavalerie, c’est qu’il pourrait l’engager dans la voie funeste de la défensive ; compromettre irrémédiablement son esprit d’initiative et d’audace, sa généreuse et vive impulsion. Si une pareille éventualité devait jamais se produire, mieux vaudrait renoncer à une arme qui désormais coûterait trop cher, en comparaison des services qu’elle pourrait rendre. L’expérience ne serait pas nouvelle et les résultats en sont, par avance, connus.

Frédéric II, qui, avant Napoléon, sut le mieux tirer parti de la puissance de la cavalerie, poussait l’horreur du feu jusqu’au paradoxe : « Vous ne sauriez croire, disait-il au comte de Gisors en 1754, ce que ma cavalerie m’a coûté à exercer. Elle avait la fureur de tirer, et le propre feu de la cavalerie est plus dangereux pour elle que celui de l’adversaire ! » Il est vrai qu’alors la cavalerie ne se contentait pas de tirer à pied ; elle tirait aussi à cheval. Mais l’esprit de l’arme était compromis et c’est ce que Frédéric redoutait le plus. Il sut faire triompher universellement ses idées. Un de ses plus brillans élèves, après Seydlitz et Ziethen, le général Warnery, écrivait : « Les manœuvres défensives sont désavantageuses à toutes les cavaleries du monde. Quelque bien qu’une cavalerie y fasse son devoir, elle succombera tôt ou tard, parce que, à l’exception de celle des Tartares, aucune autre ne fora attention à son feu [1]. »

  1. Warnery, Remarques sur la cavalerie.