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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/347

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recommandation plus secrète encore était faite à Wassenaer, de ne lâcher cette parole décisive qu’à la dernière extrémité, et d’épuiser tous les moyens de prolonger la conversation, afin de laisser à l’Angleterre le temps de sortir de ses embarras, comme à l’Autriche de terminer ses préparatifs.

Personne cependant ne s’y trompait, et dès qu’on apprit l’arrivée de l’envoyé hollandais, suivant de quelques jours la prise de Bruxelles, l’opinion générale fut qu’il apportait aux pieds de Louis XV la soumission complète de ces fiers républicains. — « Les Hollandais, écrit l’ambassadeur de Venise à Paris, vont être forcés de subir les conditions que cette cour voudra leur prescrire : on s’apprête à recevoir M. de Wassenaer avec le même ton de hauteur et de supériorité que, pendant les malheurs de Louis XIV, les plénipotentiaires français ont dû subir à Gertruydenberg. » — C’était bien le droit, en effet, et c’eût été le fait également, si le petit-fils de Louis XIV eût été un souverain digne de son aïeul, connaissant sa force, usant de ses avantages et doué d’une volonté qu’il sût imposer à ses ministres [1].

Mais si la division régnait à La Haye, elle n’était pas moindre dans les conseils de Louis XV, et là, non plus, d’une autorité débile et flottante que se disputaient des esprits incertains, on ne pouvait attendre une action d’une simplicité énergique. En réalité, pour un homme d’état qui aurait senti le prix d’une occasion à saisir au vol, il n’y avait qu’une seule chose à faire, c’était d’asséner, sur la tête déjà courbée de la république hollandaise, un coup vigoureux, dont la secousse, l’arrachant à l’Angleterre, aurait frappé la coalition à sa jointure. A aucun prix il ne fallait lui permettre, en soulevant des questions qu’elle n’avait ni droit de traiter, ni pouvoir de résoudre, de confondre sa cause avec celle des alliés dont il importait de la détacher. C’était sa paix particulière dont il fallait lui dicter les conditions en se gardant de lui laisser débattre celles de la paix commune.

Au lieu de viser droit à ce point capital, on se mit à discuter autour de Louis XV, d’une façon en quelque sorte théorique, et comme si on eût été à la veille d’un congrès, la nature et le degré des exigences qu’il conviendrait à la France d’élever dans une pacification générale. La France devait-elle persévérer dans le

  1. Correspondance de Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 28 février 1746. (Cette correspondance est en copie à la Bibliothèque nationale, où elle a été remise par M. de Mas-Latrie.)