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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/331

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même accroître l’effet de terreur causé par l’entreprise hardie de Maurice, dont le secret venait enfin d’éclater.

Autant Richelieu, en effet, avait fait de bruit de son expédition, autant Maurice avait mis de précaution à dissimuler jusqu’au bout les préparatifs de la sienne. Il est vrai que la publicité donnée à l’une aidait un peu au secret de l’autre, car le seul fait d’avoir laissé détacher une fraction importante des troupes de Flandre, pour la transporter sur les côtes de la Manche, semblait éloigner toute pensée d’employer, contrairement à la coutume, une armée ainsi réduite à des opérations d’hiver. Et quant au soupçon qu’aurait pu faire naitre le séjour prolongé à Gand d’un général qui ne passait pas pour aimer la retraite, Maurice avait su employer plus d’un art pour le détourner. Se plaignant qu’un voyage, dans les conditions ordinaires, lui causait, vu son état d’infirmité, d’intolérables souffrances, il faisait construire, sous ses yeux, un carrosse de forme particulière, où il pourrait s’étendre plus commodément et dont il attendait l’achèvement pour se mettre en route. Dans l’intervalle, il ne négligeait aucun moyen de tromper son ennui et de divertir le désœuvrement de son entourage. Il avait mandé auprès de lui sa sœur, la comtesse de Holstein, pour lui tenir compagnie et faire les honneurs de sa maison. Il s’était fait envoyer d’Angleterre des coqs de combat, et semblait prendre un plaisir infini à voir ces animaux se battre sous ses yeux, suivant la mode britannique. Il paraissait, en un mot, si occupé de se procurer tous les genres de divertissement qu’au lieu de lui supposer un dessein caché, on l’aurait plutôt accusé d’oublier ses devoirs dans des plaisirs peu conformes à sa dignité, comme au soin qu’il devait prendre de sa santé.

L’illusion à cet égard était même si complète qu’on la partageait à Versailles, et ses meilleurs amis s’étonnaient de le voir reprendre un train de vie dont il n’avait que trop souffert : « Je souhaiterais, mon cher maréchal, lui écrivait le maréchal de Noailles, que l’on put vous persuader que vous êtes seulement en chemin de guérison et que vous fussiez assez docile pour vous conduire en convalescent. Si j’avais l’honneur d’être connu de Mme la princesse de Holstein, je la prierais de travailler de concert avec M. le docteur Sénac à vous retenir dans les bornes convenables à cet état de convalescence, et je voudrais vous donner quelquefois des inquiétudes en vous taisant envisager des conséquences dangereuses. » Maurice répondait sur le même ton : « Ma santé n’est pas encore assez bonne pour me donner aucune licence que celle que les plaisanteries peuvent fournir. Je suis même d’avis de n’en prendre jamais d’autres : il y a des plaisirs de tout âge, et encore faut-il qu’ils y soient assortis : il n’y a que ceux qu’un bon estomac peut