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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/328

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Manche. Cette suspension du mouvement commercial habituel équivalait, pour le gouvernement anglais, a un avertissement public de se mettre en garde : il n’y manqua pas, et, comme, malgré sa gêne intérieure, il conservait la libre disposition de toutes ses forces maritimes, quand Richelieu arriva à Boulogne, le détroit était déjà gardé à vue par une escadre anglaise de près de trente-cinq bâtimens, croisant le long des côtes de France.

La conséquence fut que, dès que le présomptueux capitaine eut pris connaissance de la situation, le ton de confiance qu’il affectait la veille baissa sensiblement et fit place, presque sans transition, à l’expression du découragement. Il fut même le premier à signaler (comme s’il n’eût eu aucun reproche à se faire) le double inconvénient de n’avoir pas été prêt à temps et d’avoir été annoncé avec trop d’éclat. « Hier, écrit-il le 29 décembre, il fit vent à souhait, et si mon artillerie était arrivée, j’aurais passé en Angleterre avec toute la facilité imaginable. » — Et deux jours après, le 31 : « Je pense que, si le secret avait été gardé à peu près, comme il devait l’être, il aurait été possible de dérober mon passage et que je n’aurais eu risque que de rencontrer par hasard des corsaires… parce que les vaisseaux anglais qui sont aux Dunes ne se tiennent pas la nuit dans le passage, à cause du risque qu’ils courraient pendant la nuit. »

Mais ces facilités une fois perdues, il ne voit plus que difficultés et l’opération ne peut plus (suivant une expression dont il se sert à plusieurs reprises) être menée à bonne fin sans un véritable miracle, « Telles sont les craintes, dit-il, et les assurances qu’on peut prendre sur l’entreprise qui m’est confiée ; elle est trop avancée pour se rebuter… Mais je ne dois pas vous laisser ignorer les obstacles tels qu’ils sont, par la conséquence dont ils peuvent être pour les troupes qui me sont confiées. »

Enfin, le 5 janvier, après huit jours de mauvais temps, le désespoir est à peu près complet : — « Je ne sais que faire, dit-il ingénument,.. si le vent ne change pas et quelque miracle ne s’opère pas en notre faveur, comme vous pouvez le voir par le détail de notre situation… Je crois que ceux qui auraient de grands talons militaires ne sont pas plus à l’abri du ridicule que ceux qui en ont moins… Aussi, si je connaissais quelque guerrier intrépide de ce genre, je vous prierais de me l’adresser, car il faut, quoi qu’il arrive, faire contre fortune bon cœur. »

L’attente se prolongea pendant tout le mois de janvier, le départ étant toujours renvoyé d’un jour à l’autre et le moment ne paraissant jamais favorable pour tenter l’aventure. Dans l’intervalle, Richelieu, de plus en plus dégoûté, cherche dans son imagination quelque moyen de se décharger de l’entreprise, sans pourtant oser