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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/318

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apparaître cette image d’ignoble volupté comme contraste à la vie de travaux, de privations et de fatigues qu’exigent les carrières du voyageur et du noble aventurier. Chez de Foë, comme chez Maundeville, la scène de l’anecdote est en Chine ; seulement le personnage, au lieu d’être une manière de prince, n’est qu’une sorte de hobereau, vaniteux et malpropre, qui de la richesse a les apparences plus que la réalité. « Lorsque nous arrivâmes à la maison de campagne de ce personnage, nous le vîmes mangeant son repas dans un petit emplacement devant sa maison. C’était une manière de jardin, mais il nous était facile de le voir, et on nous donna à comprendre que, plus nous le regarderions, plus il serait charmé. Il était assis sous un arbre, une sorte de palmier nain qui le garantissait très efficacement contre le soleil ; mais, sous l’arbre, on avait encore placé une large ombrelle qui encadrait sa tête assez convenablement ; son pesant et corpulent individu s’étalait à l’aise, renversé dans un grand fauteuil a bras, et son dîner lui était servi par deux femmes esclaves. Il y en avait deux autres dont peu de gentilshommes, en Europe, accepteraient les services : l’une le faisait manger avec une cuillère, et la seconde tenait le plat d’une main et chassait de l’autre ce qui tombait sur la barbe et l’habit de taffetas de sa seigneurie. Cette grosse et grasse brute jugeait au-dessous de lui de se servir de ses mains pour ces offices familiers que les rois et potentats aimeraient mieux accomplir eux-mêmes que se laisser importuner par les doigts grossiers de leurs serviteurs. » Pour être aussi exact que possible, il nous faut ajouter que Marco Polo raconte pareille histoire de je ne sais quel souverain d’une province du Thibet ; mais il est plus probable que c’est à Maundeville que de Foë est redevable de cette silhouette de grotesque voluptueux.


EMILE MONTEGUT.