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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/315

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surprendre aucun de ceux qui ont remarqué à quel point cet homme de foi profonde est en même temps littérateur expert, avec quelle habileté il a su choisir ses lectures, de manière à se donner la culture nécessaire pour exprimer dignement ses pensées sans risquer de se détourner des voies d’édification où il marchait, ou de perdre son âme par de vaines curiosités d’intelligence. Qui ne voit assez aisément que son Pilgrim’s progress est une transformation pieusement familière, volontairement populaire de la grande conception de Dante ? Qui ne voit l’influence que Spenser a eue sur son esprit, et que c’est par la Reine des fées qu’il a compris la valeur des allégories pour le but qu’il poursuivait ? Qu’il se soit souvenu de quelques vieux voyages en écrivant celui de son pèlerin, cela n’a rien que de très probable, et s’il en a été ainsi, Maundeville a été certainement du nombre. Il est un épisode au moins du Pilgrim’s progress qui offre une étroite ressemblance avec un chapitre de Maundeville. Le passage du pèlerin à travers la vallée de l’ombre de la mort répète presque exactement l’aventure de la vallée périlleuse. Dans les deux récits la vallée est occupée par des diables, et nul ne peut la traverser sans danger s’il n’est sincèrement chrétien et n’a mérité l’appui de Dieu. C’est mieux qu’une ressemblance générale, les détails des terreurs et des périls sont les mêmes. « Dans le centre de cette vallée sous un rocher, est un diable terrible à contempler, qui ne montre la tête que jusqu’aux épaules. De lui il sort une telle fumée, une telle puanteur, et un tel feu qu’à peine on peut l’endurer. Mais les bons chrétiens qui sont stables dans leur foi entrent sans péril ; car ils se confessent d’abord et se marquent du signe de la croix, en sorte que les diables n’ont pas de pouvoir sur eux. Mais quoiqu’ils soient sans péril, ils ne sont pas cependant sans crainte lorsqu’ils voient les diables tout autour d’eux qui dans l’air et sur terre les raillent, les menacent et les terrifient par des coups de tonnerre et des ouragans… et dans toute cette vallée, je vis une grande multitude de corps morts, comme s’il y avait eu une bataille entre les deux puissans rois du pays, et que la plus grande partie de leurs armées eût été défaite et tuée. » Voilà la vallée périlleuse de Maundeville ; comparez avec la vallée de l’ombre de la mort de Bunyan. « Au centre de cette vallée, j’aperçus comme la bouche de l’enfer… et la flamme et la fumée en sortaient sans intermittence avec tant d’abondance, tant d’étincelles, tant de cris hideux que Chrétien fut forcé de remettre son épée en place et d’avoir recours à une autre arme qui s’appelle prière… Il marcha ainsi un long temps, mais les flammes continuaient toujours à le poursuivre, et il entendait aussi des voix douloureuses et des pas précipités de côté et d’autre, si bien que