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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/305

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Il n’y a pas seulement chez Maundeville des élémens épars ou des fragmens de beaux contes, il y en a d’entiers et qui semblent des résumés de quelqu’un des récits des Mille et une nuits, tant ils en ont la couleur, et tant le merveilleux en est identique. Qu’est-ce qui manque, par exemple, à celui que voici pour trouver place dans cette célèbre collection, si ce n’est le développement et la dramatisation de ses diverses parties.

De Trébizonde on passe par la petite Arménie dans laquelle, sur un rocher, est un vieux château qu’on appelle le château du Faucon. Il s’y trouve un faucon sur un beau perchoir, et une belle dame de féerie qui le garde, et à quiconque veillera le faucon sept jours et sept nuits (d’autres disent trois jours et trois nuits) sans compagnie et sans sommeil, cette belle dame donnera, une fois la veillée unie, la première des choses de la terre qu’il désirera, et cela est arrivé quelquefois. Il advint une fois qu’un roi d’Arménie, qui était un digne chevalier, un preux homme et un noble prince, veilla ce faucon, et au bout des sept jours et des sept nuits la dame vint et lui dit de faire son souhait, car il avait bien mérité de l’obtenir. Il répondit qu’il se trouvait un assez grand seigneur, que ses états étaient bien en paix, et qu’il avait assez de richesses terrestres, et que par conséquent il ne souhaitait pas autre chose que d’avoir à son plaisir le corps de cette belle dame. Elle lui répondit qu’il ne savait pas ce qu’il demandait, et qu’il était un fou de désirer ce qu’il ne pouvait pas obtenir, car il ne devait demander qu’une chose terrestre, et elle n’était pas un être terrestre, mais un esprit. Le roi dit qu’il ne voulait pas demander autre chose. Alors la dame répondit : «  Puisque je ne puis pas vous détourner de votre impure témérité, je vais vous faire à tous, et à ceux qui sortiront de vous, un don sans que vous ayez besoin de le souhaiter. Sire roi, vous aurez la guerre sans paix, et toujours, jusqu’à la neuvième génération, vous serez soumis à vos ennemis, et vous serez en nécessité de tous les biens. » Et depuis ce temps ni le roi ni le pays d’Arménie n’ont été en paix ou riches, et ils ont toujours été tributaires des Sarrasins. Une autre fois le fils d’un pauvre homme veilla le faucon, et souhaita d’avoir bonheur et succès dans le commerce. La dame le lui accorda, et il devint le marchand le plus heureux et le plus riche qui fut sur terre et sur mer. Il devint si riche qu’il ne connaissait pas la millième partie de sa fortune, et il fut plus sage dans son souhait que le roi. Un chevalier du Temple veilla aussi le faucon, et souhaita une bourse toujours pleine d’or, et la dame la lui accorda ; mais elle lui dit qu’il avait demandé la destruction de l’ordre, par la confiance qu’ils auraient en cette bourse, et le grand orgueil qui s’ensuivrait chez eux. Et ainsi en est-il advenu. Par conséquent, que celui qui veille prenne garde, car s’il s’endort, il est perdu, en sorte que personne ne le reverra.