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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/243

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C’est le destin des peuples et des princes. Pour les uns, les fêtes des mariages ; pour les autres, l’épreuve des deuils publics. Au moment où le peuple grec s’associait à un événement heureux pour, sa dynastie, la nation portugaise était frappée par la mort de son roi dom Luiz, qui vient de succomber peu après son frère enlevé tout récemment. Le roi dom Luiz, qui était marié avec une fille du roi Victor-Emmanuel, Maria-Pia, était encore presque jeune ; il avait à peine dépassé cinquante ans. Il était le second fils de la reine dona Maria, si éprouvée autrefois, et du prince Ferdinand de Cobourg, qui, depuis, a vécu longtemps dans la retraite, étranger à toute ambition, a donné à ses goûts de savant et d’artiste. Dom Luiz n’avait pas d’abord semblé fait pour le règne. Il n’était arrivé à la couronne, en 1861, que par la mort prématurée de son frère dom Pedro V, qui a laissé le souvenir mélancolique d’un prince sérieux, sévère pour lui-même, préoccupé de problèmes sociaux, un peu philosophe et frappé pour ainsi dire dans l’accomplissement de ses devoirs. Dom Luiz était en effet devenu roi dans des circonstances tragiques et presque mystérieuses. Son frère, dom Pedro, venait de succomber à vingt-quatre ans, victime d’un mal qu’il avait contracté dans un voyage à travers des provinces envahies par les fièvres, et avec lui coup sur coup deux de ses frères étaient frappés ! Dom Luiz héritait de tous ces deuils. Le nouveau souverain, qui différait de son frère par la vivacité de son esprit et sa gaité expansive, a été aussi plus heureux : il a régné vingt-huit ans. On ne peut pas dire que son règne ait été marqué par des événemens éclatans, il a du moins, pendant ces vingt-huit ans, dirigé avec une intelligence prévoyante et déliée les affaires du Portugal, respectant fidèlement les institutions, laissant toute liberté aux partis, à son parlement, n’intervenant que pour stimuler les travaux, les progrès dont le pays pouvait profiter. Il a eu un jour l’occasion de faire preuve d’une raison éclairée et ferme. C’était au temps où l’Espagne, jetée dans une révolution, rêvait l’union ibérique ou demandait un roi au Portugal. Ni dom Luiz, ni son père, le roi Ferdinand, ne se laissaient tenter par ce rêve, et, dans leur résistance, ils avaient certainement pour complice le bon sens national.

Ce qu’on peut dire de mieux, c’est que le roi dom Luiz laisse le Portugal intact dans son indépendance et guéri des révolutions par la liberté toujours respectée. Il a aujourd’hui pour successeur son fils, le duc de Bragance, qui arrive au trône dans la fleur de l’âge, qui est lui-même marié avec une princesse française, fille de M. le comte de Paris, et ce nouveau règne qui s’ouvre ne peut qu’assurer au Portugal la continuation de la paix intérieure sous la protection et la garantie des institutions libérales.


Ch. de Mazade.