Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/228

Cette page n’a pas encore été corrigée


de sa pièce, lui fasse prendre pour elle et pour lui des battemens de mains qui ne s’adressaient qu’à leur commune mésaventure. C’est au surplus le moindre inconvénient des représentations uniques du Théâtre libre. Comme elles n’ont pas de lendemain, elles n’ont pas de sanction ; du public restreint et trié des premières, à un public plus étendu, ni les auteurs ne peuvent appeler d’une chute, ni la critique d’un succès ; et les acclamations d’une coterie finissent par faire croire à de bons jeunes gens que l’originalité dans l’art ne consiste qu’à ignorer l’orthographe et la grammaire de l’art. Et, certes, c’est quelque chose, mais ce n’est pas assez.

Passons rapidement sur l’espèce de prologue : Dans le Guignol, dont M. Jean Aicard a cru devoir faire précéder la représentation du Père Lebonnard. On y voit un auteur cruellement déçu, que l’honneur d’être interprété « par la vaillante troupe » du Théâtre libre a mal consolé de ne pas l’être par celle du Théâtre français, ce que je conçois de reste, mais à qui, par malheur, sa déception n’a rien inspiré qui ne la justifie. Avec l’évidente et assez naturelle intention de se donner le beau rôle, celui d’un défenseur de « l’art dramatique nouveau » contre la routine des gens de théâtre, — lesquels, il est vrai, ne laissent pas de confondre souvent l’art avec le métier, si les autres ne le distinguent pas assez du désir d’avoir du talent, — M. Jean Aicard n’y a pas du tout réussi. Des objections à sa pièce, qu’il a mises dans la bouche du « directeur » et du « principal acteur, » et qu’il a crues sans doute assez déclaratives de l’étroitesse de leurs préjugés, ou de la profondeur de leur incompétence, il y en a bien la moitié qui sont justes, et l’autre, que l’on se demande s’il a lui-même, Jean Aicard, comprises. Tout le mal qu’il s’est donné pour nous expliquer, par l’intermédiaire de M. Antoine, d’idée intérieure du Père Lebonnard, n’aurait vraiment pu servir, si l’on s’était souvenu de l’explication, qu’à rendre la pièce plus obscure et plus incertaine. Et, s’il est possible enfin que l’indignation ait quelquefois inspiré de beaux vers, on s’est bien aperçu, l’autre soir, que la vertu s’arrêtait à la prose… Faisons donc au prologue la grâce de n’en rien dire de plus, et, sortant du « guignol », arrivons tout de suite à la pièce.

On y trouve de tout un peu : des vers, d’abord, que je n’ai reconnus, si j’ose l’avouer, vers le milieu du premier acte, qu’à la fréquence des chevilles dont ils sont remplis, mais parmi lesquels il y en a cinq ou six en tout, d’assez habilement tournés et surtout d’assez habilement placés pour accrocher, si je puis ainsi dire, les applaudissemens au passage. On y trouve ensuite les sentimens les plus nobles et les plus généreux, mêlés d’ailleurs à de vilaines histoires, qui en font ressortir d’autant la beauté chevaleresque ; des commencemens d’idées,