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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/225

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première, fois, dans son ensemble, en 1789, à la veille de la Révolution, par les éditeurs de Kehl, — Beaumarchais, Condorcet et Decroix, — on sait peut-être que, pour diverses raisons, la Correspondance de Voltaire ne l’a pas été très fidèlement, avec le scrupule d’exactitude que nous apportons aujourd’hui dans ce genre de publications, et qu’aussi bien, en ce temps-là, nous pouvons dire que les éditeurs tenaient pour injurieux la mémoire d’un grand écrivain. S’il avait laissé passer dans ses lettres familières quelque négligence et surtout quelque incorrection, on croyait lui rendre hommage en redressant les unes, et l’honorer en effaçant les autres. Nous le regrettons ; et toutes les lois que l’existence des originaux permettra de rétablir dans son authenticité le texte de Voltaire, nous nous féliciterons qu’on le fasse. Mais, après cela, ne croyons pas, — si nous y gagnons toujours quelque chose, ne fût-ce que de mieux connaître l’histoire du « ménage » et des « finances » de Voltaire, — ne croyons pas que sur la plus diverse, sur la plus vivante, sur la plus amusante, sur la plus naturelle surtout des Correspondances qui nous soient parvenues, ces « restitutions » nous apprennent rien que nous ne sachions. Je ne dirai pas, avec Rivarol, que deux vers ou deux lignes de prose classent un écrivain sans retour, mais nous possédons aujourd’hui plusieurs milliers de lettres de Voltaire, dont il me suffirait qu’une centaine fussent authentiques pour me faire sur sa Correspondance une opinion motivée. Sous ce rapport, il en est du jugement littéraire comme de la vérité scientifique, dont la certitude, une fois acquise et démontrée, ne s’accroît point du nombre des vérifications qu’on en fait.

On entend bien au moins que ce que j’en dis n’est pas pour détourner un libraire, s’il s’en rencontrait un, de nous donner quelque jour, de la Correspondance de Voltaire, une édition plus complète, plus authentique, et surtout plus copieusement annotée que celles de Beuchot et de M. Moland. Un éditeur qui prendrait en effet pour modèle le Saint-Simon de M. de Boislisle ferait aisément de la Correspondance de Voltaire, — je me trompe, il ne le ferait pas aisément, — mais enfin il en ferait pour l’histoire du XVIIIe siècle un répertoire de renseignemens aussi précieux, et plus abondant encore que ne le sont pour l’histoire du XVIIe siècle les Mémoires de Saint-Simon. Car Saint-Simon enfin n’a guère connu que la cour ; mais de qui et de quoi n’est-il pas question dans la Correspondance de Voltaire ? et en hommes ou en femmes, depuis le grand Frédéric jusqu’à ce bohême de Thieriot, et depuis Mme Denis jusqu’à la grande Catherine, avec qui n’a-t-il pas été en relations ? Même, si c’est le triomphe de sa souplesse que d’avoir su pendant soixante ans accommoder la diversité de son langage à toute sorte de gens, c’est le tour de force de sa politique que d’avoir su se garder, dans les cafés comme dans les salons, dans les taudis