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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/198

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témoigne d’un instinct de conservation et parfois même d’un bon sens qui rendent la raison stupide. Qu’on se rappelle les grandes étapes du suffrage universel depuis vingt ans : il n’a cessé de chercher un gouvernement, avec une bonne volonté digne d’un meilleur succès. Au lendemain des catastrophes, il nomme une assemblée monarchique, avec blanc-seing pour faire la monarchie ou tel autre gouvernement que les docteurs politiques jugeraient le meilleur. Il attend avec patience, sept ou huit ans. Rien ne vient. Je sais combien les circonstances étaient difficiles, je n’ai garde de récriminer ; mais enfin, on ne lui donne rien, et il est excusable, lui qui voit si gros, de n’avoir pas saisi le fin des querelles entre les centres. Un autre personnel lui promet un port dans la république : le suffrage universel essaie les services de ces nouveaux législateurs, avec sa docilité habituelle. Effrayé de leurs imprudences, tourmenté par leurs vexations, il se retourne en 1885 vers les « conservateurs. » Cette fois encore, les temps étaient si néfastes qu’on ne put rien faire pour le malade. Il n’avait pas essayé des vrais radicaux ; il frappe à cette porte : on le plume, on blesse son honnêteté. La grosse caisse bat ; il y court, en désespoir de cause. Condamnez-le, si vous pouvez jurer que vous n’irez jamais chez une somnambule ou chez un zouave, quand tous les médecins patentés se seront déclarés impuissans à vous guérir d’une douleur aiguë. Trompé une fois de plus, le suffrage universel vient de nous crier : « Je ne sais plus à qui m’adresser, je ne cherche même plus ; pour Dieu, qu’on me mette des cataplasmes et qu’on me laisse travailler en paix ! » Soyons justes : le plus raisonnable et le plus savant d’entre nous, eût-il fait d’autres démarches, durant ces vingt ans, eût-il cherché avec plus de méthode et d’impartialité ? — Et l’on dit que ce peuple est ingouvernable ! Comme les moutons, qui vont bêlant après un pasteur, laissant un peu de leur laine à chaque main ! Mais peut-être leur reproche-t-on de ne pas savoir inventer eux-mêmes la meilleure tondeuse.

Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le lourd présent de l’ennemi, peut être l’instrument de notre rédemption. Seul, il peut nous donner ce que réclamait le sage Littré, dans les dernières pages qu’il ait écrites avant de mourir. « Je prêche toujours la même doctrine qui, comme je l’ai dit, m’a été inculquée par J. Stuart Mill : c’est qu’en démocratie, il importe de reconstituer non une aristocratie fermée, ce qui est impossible, mais une aristocratie ouverte, et de lui emprunter tous les correctifs qu’exige la domination démocratique. » Cette aristocratie indispensable à toute société qui veut vivre, l’argent est seul à la fonder aujourd’hui ; ce que l’argent crée à lui tout seul est mouvant, énervé d’avance.