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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/123

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on suit la trace dans les confidences qu’il adresse tantôt à Mme de Rochefort, tantôt à son frère le bailli. Un jour il est content de lui, il fait son éloge ; le lendemain il le juge avec une extrême sévérité. En septembre 1759, il annonce que l’enfant « promet un fort joli sujet, n’ayant plus trace d’humeur, de bassesse ni de mensonges. » Un mois auparavant il écrivait à Mme de Rochefort : « L’aîné de mes garçons vendra son nom. » A mesure que Mirabeau grandit, les appréhensions du père augmentent.

Il y a surtout un moment difficile. C’est celui où, l’excellent gouverneur Poisson ayant épuisé sa science, n’ayant presque plus rien à apprendre au jeune comte, il semble nécessaire d’éloigner celui-ci de la maison paternelle pour le préparer au service militaire, comme il convient à un gentilhomme de son nom et de sa race. « On ne le peut, écrit le marquis, ni lâcher ni tenir davantage. » Un autre serait naturellement envoyé à une de ces académies dans lesquelles la jeune noblesse se forme pour la guerre. Mais le marquis craint la liberté dont on y jouit, il cherche un moyen terme entre la vie de famille et l’académie. Après avoir essayé sans succès d’une maison particulière, il se décide à placer son fils dans une pension célèbre du temps, chez l’abbé Choquard, rue et barrière Saint-Dominique à Paris. Ce n’était point du tout, comme l’ont dit quelques biographes, une maison de correction. C’était, au contraire, une institution fort à la mode, où Mirabeau passa plusieurs années avec des étrangers de distinction, notamment avec les deux Elliot, dont l’un devint comte de Minto et resta son ami.

Chez l’abbé Choquard, on consacrait beaucoup de temps aux exercices militaires, mais on ne négligeait pas la vie intellectuelle. C’est là que, pour la première fois, Mirabeau va être jugé par ses pairs. Il donne déjà de lui une opinion analogue à celle que le monde portera plus tard sur sa personne. « Tranchant dans la conversation, gauche dans ses manières, disgracieux de tournure, sale dans ses vêtemens, par-dessus tout d’une suffisance sans bornes. » Voilà la première impression qu’il produit sur ses camarades. Mais ce qui corrige, ce qui adoucit ce jugement, c’est que, malgré ces défauts extérieurs, il y a en lui une irrésistible puissance de séduction. Chaque fois qu’il le voulut ou qu’il y eut intérêt, il réussit à séduire et à dominer ceux qui l’entouraient, son père lui-même, quoique celui-ci fût si en défiance, si prévenu contre des manières « qui sentent le comédien. » Le marquis ayant voulu le transférer un jour dans une pension plus sévère, tous les élèves de l’abbé Choquard protestent et pétitionnent en faveur du jeune comte.

Là aussi ils applaudissent à ses débuts littéraires et oratoires. Le jour de la Saint-Louis, en 1769, toute la pension écoute un éloge