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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/941

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— Quoi ! dit Zénobia, avec un peu de méfiance, Matrina aurait volé ?

— J’en suis certain, je l’ai prise sur le fait.

— Ne le croyez pas, madame, je suis innocente ; c’est monsieur qui a,.. c’est monsieur qui voulait… balbutiait la malheureuse.

— Te punir, oui, certainement, interrompit le mandatar.

— Alors, c’est mon affaire, s’écria Mme Michalowska ; où est mon kantchouk ?

Tandis qu’elle se tournait vers l’endroit où était appendu l’instrument de sa souveraineté, à un clou, tout à côté du bénitier, Matrina lança un si vigoureux coup de poing au mandatar qu’il recula de plusieurs pas en chancelant. Puis, elle ouvrit brusquement la fenêtre, la franchit d’un bond, sauta sur le cheval de sa maîtresse, que le cosaque promenait dans la cour, et partit au galop.

Stupéfaits, tous la regardaient faire sans songer à l’arrêter. Quand ils furent un peu remis de leur étonnement et qu’ils s’apprêtèrent à la poursuivre, Matrina avait disparu.

Sans s’arrêter un seul moment, sans regarder derrière elle, elle avait traversé le village, plus la plaine et avait atteint la forêt. Maintenant, elle suivait, avec la même vitesse, un étroit sentier au milieu de hautes herbes, avec l’intention de gagner les montagnes.

Une mortelle angoisse s’était emparée d’elle ; faussement accusée d’abord, elle se jugeait vraiment coupable à présent, puisqu’elle avait enlevé le cheval de Mme Michalowska.

Elle parvint heureusement jusqu’aux sommets boisés et continua sa route au pas, par un sentier bordé de roches granitiques, dont les parois à pic s’élevaient à des hauteurs vertigineuses. Au flanc de ces rochers couraient de sombres ravins au fond desquels des torrens dégringolaient, on mugissant, de cascades en cascades et d’où s’élevait continuellement une poussière d’eau dont les gouttelettes s’irisaient de mille nuances sous les rayons du soleil.

Matrina monta ainsi toujours plus haut, jusqu’à ce qu’elle atteignit la cime sauvage et protectrice des Carpathes. Là, elle commença à respirer plus librement.

Où allait-elle ? Elle n’aurait pu le dire. Elle savait seulement que, jusqu’à ce jour, nul gendarme n’avait osé pénétrer dans ces régions ; que là étaient donc la sécurité et la liberté.

Aussi, Matrina fut-elle saisie d’étonnement lorsqu’on tournant l’angle saillant d’une roche, elle aperçut soudain un jeune homme dans le costume national des montagnards belliqueux, étendu sur la pente couverte d’une herbe maigre et de plus rabougris, son long fusil entre les bras.