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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/938

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de fouet, elle le fit repartir, aiguillonné par la douleur. Vers la moitié du nouveau sillon, il tomba à genoux. — Pitié ! Théodora, s’écria-t-il en gémissant. — Et un flot de sang s’échappa de sa bouche. Alors, elle se mit à le contempler avec un air de satisfaction, vêtue de sa kazabaïka, les deux mains appuyées sur les hanches. Il était étendu sur les mottes de terre fraîchement remuées, qu’il rougissait de son sang. « Je me meurs ! » murmura-t-il.

— C’est ce que j’ai voulu, c’est ce que j’attendais, répondit-elle. Tu vas mourir comme une vilaine bête, à la belle étoile. Dieu te pardonnera peut-être.

— Assez, Théodora ! Ne sois pas sans pitié. Peut-être est-il encore temps de me sauver.

— Je t’ai dit que je voulais te voir mourir.

— Pourquoi tant de haine ?

— Parce que je t’ai trop aimé !

Ander poussa un profond soupir. Ce fut le dernier. Quand elle le vit mort, Théodora lui jeta un regard, et rentra tranquillement chez elle. Elle chargea le fusil que lui avait laissé feu son mari, et abandonna le village pour aller rejoindre les insurgés, qui, renforcés par des hommes de la Serbie, sous le général Kaicanine, étaient en train de se battre avec les Autrichiens contre les Hongrois.

Lorsque cette grande lutte fut terminée, un des paysans serbes, retourné à son village et à sa charrue, raconta que, dans une rencontre avec les troupes hongroises, Théodora avait été tuée par une balle ennemie.

Il faut croire que ce récit était exact, car, depuis, on n’a jamais plus entendu parler d’elle.


L. DE SACHER-MASOCH.