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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/937

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Il s’arrêta, en passant, devant la porte de sa maison, et dit : — Si tu as l’intention de me tuer, fais-le ici et tout de suite.

— Est-ce que tu m’as tuée tout d’un coup, moi ? répliqua-t-elle avec un regard plein de rancune et de mépris ; non, tu as voulu me tuer lentement ; si je vis encore aujourd’hui, ce n’est pas grâce à toi. Il faut que tu meures, je le veux ! monstre ! mais tu mourras comme moi, petit à petit, après avoir enduré toutes les tortures que tu m’as infligées.

Arrivée chez elle, elle le poussa, d’un nouveau coup de poing, dans une sorte d’écurie, et l’y enferma. Il resta là, couché sur la paille, jusqu’après le départ des insurgés. Alors, Théodora vint ouvrir la porte, et lui ordonna de sortir. Tandis qu’un valet de ferme s’avançait avec un bœuf de trait, elle sortit elle-même la charrue du hangar et y attela le baron. Le malheureux se garda bien de faire résistance, il savait que cela n’aurait pu qu’empirer sa situation. Il ne songeait qu’à gagner du temps ; peut-être qu’un hasard, comme l’arrivée d’un détachement de soldats hongrois, le sauverait.

Après avoir fait atteler le bœuf à côté d’Ander, Théodora saisit les guides d’une main, le fouet de l’antre, et la charrue se mit en mouvement, suivie du valet de ferme.

Quand ils furent au milieu des champs, elle abandonna la charrue au valet, et se chargea de conduire cet étrange attelage, bientôt, une foule nombreuse, composée en grande partie de femmes et d’enfans, se trouva rassemblée autour de Théodora ; ils commencèrent par regarder avec stupéfaction ce spectacle inouï, puis, ils finirent par accabler l’infortuné Ander d’insultes, de moqueries haineuses, de plaisanteries cruelles.

Après avoir labouré ainsi pendant trois jours, le baron était à bout de forces. Le quatrième jour, il s’arrêta tout à coup, au milieu d’un champ. « Malgré la meilleure volonté, je n’en puis plus, » murmura-t-il. Il se remit en marche sous les coups de fouet de Théodora. Quelques pas plus loin, il tomba par terre, accablé de fatigue ; mais la cruelle était sans pitié, elle le força à se relever et à labourer jusqu’à la fin du jour. Le lendemain, lorsqu’elle voulut l’atteler de nouveau à la charrue, il tomba à ses genoux, implorant sa pitié.

— Est-ce que tu as eu pitié de moi ? répondit-elle.

Et cette fois, bien loin de s’apitoyer, elle l’attela tout seul à la charrue. Elle mit tranquillement sa jaquette, et s’arma de son fouet. Après avoir tracé deux ou trois sillons péniblement, tout haletant, il s’abattit. Théodora l’aida violemment à se relever. Encore quelques pas, et, — il s’affaissa de nouveau. A coups de pied et à coups