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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/884

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sur les assaillans de la Bastille et des Tuileries. Tyrtée a soufflé Rouget de Lisle. C’est Léonidas et Thémistocle qui ont recruté les volontaires de 1792 et pointé les canons de Valmy. C’est Harmodios et Aristogiton, de compagnie avec Brutus, qui ont décapité Louis XVI et jugé Marie-Antoinette. — A quoi bon une monarchie ? se disaient les jeunes patriotes : les républiques de l’antiquité se passaient bien de rois. — La Révolution, à ses heures les plus tragiques, semble n’être qu’une copie, j’oserais dire un pastiche de l’ancienne Grèce. Les hommes de la Convention ne s’en cachaient pas ; ils se proclamaient nos élèves, ils s’étaient donné comme modèles Athènes et Sparte. Quel est le législateur qui demandait à la Bibliothèque les Lois de Minos ? La grande différence entre les Girondins et les Jacobins, c’est que les uns voulaient une république à l’athénienne, les autres une république à la Spartiate avec le brouet noir. Entrez au club ou à la Convention, on se croirait à l’Agora ou au Pnyx. Les orateurs n’ont à la bouche que Lycurgue, Solon, Miltiade, Aristide, Epaminondas, Thrasybule, Démosthène, Phocion, Philopœmen. Notre histoire est la clé de leurs discours. A les entendre, on dirait d’échappés de collèges, tout frais émoulus de leurs classes, qui veulent ressusciter Sparte ou Athènes. Ils s’y essaient, avec une naïveté juvénile, coupant les têtes récalcitrantes. Ils se drapent en Grecs ; pour se grandir, ils chaussent le cothurne ; ils appliquent sur leur visage le masque scénique ; ils enflent leur voix. La Révolution ressemble à une tragédie classique jouée par des éphèbes qui s’identifient avec leurs personnages, jusqu’à tuer et à mourir pour de bon. Jacobins ou Girondins ont quelque chose de théâtral ; ils sont en scène ; ils semblent souvent moins des hommes vivans, des Français de Paris ou de Bordeaux, que des figurans, des acteurs déclamant une pièce, écrite en d’autres temps pour un autre pays. Ils semblent n’être pas eux-mêmes ; c’est que ce sont des imitateurs. De là leur infériorité vis-à-vis des grands hommes des révolutions d’Angleterre ou d’Amérique ; ils jouent leur rôle de leur mieux ; mais c’est un rôle, et l’on n’est qu’à demi surpris lorsque, le rideau tombé, on voit ces fiers républicains reparaître en courtisans de l’empire.

« Un maître l’a dit : la révolution a été le produit de l’esprit classique. Il n’y a pas à s’étonner si elle a voulu en revenir aux mœurs antiques, substituer le tutoiement aux formes de la politesse moderne, ramener les modes et la toilette des femmes à la simplicité grecque, remplacer les paniers de Marie-Antoinette par la tunique fendue de Mme Tallien, restaurer, sous le couvert de la déesse Bai-son, notre culte et nos fêtes païennes. Peinture, sculpture, ameublement, poésie même, tout n’était-il pas à l’antique ? N’était-ce pas