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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/878

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France, coupé la conscience nationale en deux ; mais, tandis que l’une a été toute destructive, toute négative, l’autre, à travers ses révoltes, a laissé debout un principe moral sur lequel les grands peuples des deux mondes ont reconstruit l’État et la société. La Réforme a été supérieure, parce que, tout en procédant, elle aussi, d’idées abstraites et tout en s’insurgeant contre la tradition, elle n’a pas rompu d’un coup avec tout le passé, mais fait au contraire appel au passé dans ce qu’il avait de meilleur. Elle a été supérieure, parce que, tout en renversant brutalement ce qui lui barrait la route, elle n’a pas tout démoli systématiquement et s’est gardée de faire table rase. Sa supériorité, en un mot, vient de ce qui semble son infériorité, de ce qu’elle a été bornée. Par là, elle a, en partie, échappé aux maux inséparables des révolutions : elle n’a pas tout stérilisé en prétendant tout régénérer.

« Quant à la Révolution française, qu’en est-il sorti et quel en sera le dernier terme ? Après un siècle, elle n’a pas encore su s’incarner en institutions vivantes ; elle en est toujours à chercher à tâtons sa forme définitive. Sera-ce la République parlementaire ou démocratique ? Mais est-il certain que la république soit une forme de gouvernement supérieure ? N’est-ce pas plutôt une forme de gouvernement arriérée, enfantine, ne convenant qu’aux sociétés en bas âge ? Quand la république et la démocratie seraient la forme ultime de la Révolution, êtes-vous sûrs que leur triomphe soit définitif ? que le gouvernement populaire, qui n’a pu suffire aux sociétés antiques, doive longtemps satisfaire les sociétés modernes ? Tout ce que je vois m’en fait douter. La démocratie est une reine capricieuse ; Christine de Suède n’était pas plus fantasque ; il se pourrait que de lassitude elle abdiquât spontanément, — cela s’est vu déjà, et que la civilisation en revînt aux grandes monarchies administratives. Nous en perfectionnons le type en Allemagne. C’est peut-être encore la meilleure manière de faire régner la Raison ; mais est-ce à la Raison, à la Raison abstraite, maîtresse de quintessence et artisan de discorde, que doit appartenir le gouvernement des sociétés ? ce qu’on appelle le règne de la Raison n’est trop souvent que le règne de l’idéologie ; l’utopie ou la rhétorique gouverne en son nom. C’est, en politique plus encore qu’en philosophie, une souveraine pro forma dont le pouvoir est usurpé par les sophistes. Ce qu’il faut à l’humanité, parvenue à l’âge adulte, ce n’est point, comme le voulait 1789, le règne de la Raison, mais celui de la Science ; et le règne de la Science, ce n’est pas la France qui l’inaugurera. Si un peuple y semble prédestiné, c’est l’Allemagne ; Renan l’a dit ; non que nous rêvions le gouvernement des académies ou des universités. Le règne de la Science, n’est-ce pas ce que la Prusse a plusieurs fois essayé, sous