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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/877

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Prusse. Favier et son disciple Dumouriez faisaient reposer tout leur système politique sur l’alliance de Berlin. Mirabeau allait sur place étudier la monarchie prussienne. Sieyès, qui n’admirait rien que ses constitutions, était un admirateur de la Prusse. L’élite des Français eût voulu faire de la France une grande Prusse. Leur ambition eût été de nous imiter ; ils n’auraient pu mieux faire ; mais les Frédéric sont rares. Il n’en naît pas sur commande, et le Français est impatient ; le vieux fond gaulois a reparu sous la mince épidémie germanique. La Révolution a été, en grande partie, une explosion de tempérament. Chez un peuple teutonique, elle n’eût pas abouti aux mêmes excès.

« Il y a eu, dans les temps modernes, trois révolutions qui ont réussi : celle des Pays-Bas au XVIe siècle, celle d’Angleterre au XVIIe, celle d’Amérique au XVIIIe. Toutes trois ont été effectuées par des peuples de sang germanique et des peuples protestans, c’est-à-dire ayant adopté la forme germanique du christianisme. Là est le secret de leur succès. Chez l’Américain, chez l’Anglais, chez le Hollandais, se retrouve, avec le vieux fond saxon, l’aptitude à la liberté déjà pressentie par Tacite. Peut-être un jour découvrira-t-on que chez les peuples modernes, la capacité de liberté et de développement politique est en proportion du sang germanique qu’ils ont reçu des barbares. Aux trois révolutions teutoniques, la Bible de Luther et de Knox fournissait une base morale qui a manqué à la Révolution de 1789 ; elles y trouvaient à la fois un éperon et un frein. Le calvinisme l’eût emporté en France, que la Révolution eût pu tourner tout autrement. En dépit de son bon ménage avec l’absolutisme, en Prusse et ailleurs, la Réforme, par le seul fait qu’elle en appelait au libre examen, portait en germe toutes les libertés. En invitant la raison individuelle à interpréter les Ecritures, elle affranchissait l’individu du joug de la tradition et proclamait implicitement la souveraineté de la Raison. Luther, l’ami des princes, a été le premier apôtre de la Révolution. Il a été le semeur, et Gutenberg lui a procuré un semoir qui a répandu la semence aux quatre vents. Luther et Gutenberg, voilà les deux grands émancipateurs du monde moderne. L’un a fourni le levier moral, l’autre l’engin matériel. Les caractères mobiles ont plus fait pour l’affranchissement de l’humanité que toutes les motions de 1789. Sans l’imprimerie, sans la presse, il n’y eût même pas eu de révolution.

« Entre la Réforme et la Révolution française les analogies sont nombreuses ; toutes deux ont accumulé les ruines, provoqué des guerres, servi de cause ou de prétexte à des déplacemens de souveraineté et de propriété. Elles ont, l’une en Allemagne, l’autre en