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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/875

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« Philosophique et politique, rien ne l’a été moins que lu dévolution française. La prétention de régénérer le monde à l’aide de quelques maximes spéculatives était enfantine. Ce n’est pas avec des abstractions qu’on rebâtit les états. Consultuans de 1789 ou conventionnels de 1793 ont considéré l’État et la société connue de purs mécanismes, composés d’un petit nombre de pièces, qu’on peut monter et démonter à volonté. La complexité des choses échappait aux Français du XVIIIe siècle ; c’est comme un sens qui leur manquait. Il en est de même du sens historique, inhérent à la pensée allemande. La Révolution a méconnu l’histoire ; elle en est proprement la négation. Elle a eu l’ingénuité de croire qu’on peut supprimer le passé, comme si un peuple n’était pas le produit des siècles. Elle a eu l’infatuation de vouloir tout dater d’elle-même, du 14 juillet 1789 ou du 21 septembre 1792, avec son ridicule calendrier. Elle a détruit tout à l’aveugle : royauté, noblesse, église, provinces, traditions, sans comprendre ce qu’elle démolissait. Par là, elle répugnait à l’esprit allemand, trop philosophique, trop compréhensif pour n’être pas respectueux du passé et soucieux de la coutume.

« Aussi, les Allemands sont-ils vite revenus de leur enthousiasme pour la Révolution. Après la première heure d’engouement, ils ont été heureux de se retrouver à l’ombre de leurs vieilles dynasties. Ils ont découvert qu’en ébranlant tout, en remettant le pouvoir aux mains de l’ignorance ou de la violence, la révolution risquait de ralentir, au lieu de l’accélérer, le progrès de l’Europe. Elle lui faisait quitter la grande voie historique, la route royale, pour lui faire prendre un sentier abrupt et glissant, que les plus agiles n’ont pu escalader que tout meurtris et incapables d’aller plus loin. Qui oserait affirmer que, en dehors même des vingt-cinq ans de guerre qu’elle a déchaînés sur le monde, la Révolution n’a pas été une catastrophe pour l’Europe ? Rappelez-vous la seconde moitié du XVIIIe siècle. Partout des princes ou des ministres réformateurs : Frédéric II, Catherine II, Joseph II, Charles III en Espagne, Gustave III en Suède, Pombal en Portugal, d’Aranda, Campomanès, Florida Blanca en Espagne, Tanucci à Naples, Turgot, Malesherbes, Necker en France même. La Révolution a prétendu remettre à la Raison le gouvernement des choses humaines, mais jamais la Raison n’avait été aussi près de régner sur le monde. Presque partout, elle était sur le trône ou sur les marches du trône, et qui ne sait que, pour en établir le règne, un prince instruit vaut mieux qu’une multitude ignorante ? En 1789, la sécularisation de l’État était presque partout commencée, le servage aboli ou atténué, les codes réformés et adoucis, la tolérance et la liberté civile en progrès. Ce que la Révolution n’a accompli qu’à coups de bouleversemens, les princes