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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/870

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justement noyés dans l’oubli. C’est à notre feu que vos philosophes ont allumé la torche qui devait incendier la France et l’Europe. De Voltaire à Diderot et aux encyclopédistes, ils n’ont guère fait qu’amplifier et habiller des idées anglaises. Les sophismes de nos free-thinckers, ils les ont pris à la lettre, en prêchant l’application, alors que chez nous, la mode en était passée déjà, la sagesse pratique de l’Anglais en ayant vite senti le vice et le péril. Où est le point de départ de la philosophie du XVIIIe siècle ? Dans Locke, et en remontant plus haut, dans Bacon. Le grand courtier d’idées du continent, Voltaire, s’en était fourni chez nous, témoin ses Lettres sur les Anglais. On ne saurait compter les écrivains français, grands ou petits, qui ont alors passé la Manche. Après Voltaire, c’est Montesquieu, qui dans notre constitution admirait la libre république cachée sous la monarchie ; c’est Rousseau, Buffon, Raynal, Maupertuis, Helvétius, Morellet, Favier ; c’est, parmi les hommes de la Révolution, Mirabeau, Brisson, Lafayette, Lanjuinais, Marat, Roland et sa femme. Les Français qui ne pouvaient nous étudier chez nous étudiaient notre langue et notre littérature. L’anglais, réputé barbare sous Louis XIV, était classique sous Louis XV. Comme Voltaire et Montesquieu, Buffon, Diderot, d’Alembert, d’Holbach, de Brosse, Volney, Lalande, Barthélémy, Mirabeau, Cabanis, Mme Roland, lisaient nos philosophes ou nos poètes dans l’original. On traduisait de l’anglais tout ce qu’en laissait passer la censure. Richardson était aussi populaire ici qu’à Londres. De fait, à la veille de la Révolution, l’anglomanie était générale. Paris imitait nos clubs, nos courses, nos modes.

« L’engouement pour ce qui venait d’outre-Manche s’étendait à la politique. Le médiocre livre de Delolme sur notre constitution est encore dans toutes les bibliothèques du temps. Mme de Staël, dans ses Considérations, a reconnu l’influence de l’Angleterre sur la Révolution. On pourrait dire qu’elle a jailli du choc de l’esprit français avec l’esprit anglais. Le désir de devenir, comme les Anglais, un peuple libre avait pénétré jusque dans le peuple. Les vainqueurs de la Bastille rencontrant, le 14 juillet, un Anglais, le docteur Rigby, l’embrassaient comme un frère, en lui disant : « Nous sommes maintenant libres comme vous. » Hélas ! ce n’est pas, ainsi qu’ils l’imaginaient, en démolissant de vieilles tours et en portant des têtes au bout d’une pique qu’un peuple devient libre ! Les nôtres ne s’y sont pas trompés longtemps. Pitt annonçait, dès la fin de 1789, que la France ne ferait que traverser la liberté. Burke prédisait, dès 1790, que la Révolution finirait par le pouvoir le plus despotique qui ait jamais paru sur la terre.

« Pourquoi n’a-t-elle pas mieux réussi ? Parce qu’elle a péché par présomption ; parce que, au lieu de se contenter de nous imiter, ainsi que l’eussent voulu Malouet, Mounier, Mirabeau lui-même,