Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/806

Cette page n’a pas encore été corrigée


enveloppe encore le sentiment d’une solidarité organique, d’une harmonie et d’une association de toutes les parties de notre être ; c’est une conspiration de cellules vivantes, une sorte de conscience collective au sein même de l’individu. Nous disons moi, et nous pourrions aussi bien dire nous, car notre organisme est une société de cellules vivantes. Mais l’émotion esthétique la plus élevée est celle qui nous déborde et résulte d’une solidarité plus vaste, de la solidité sociale ou, mieux encore, universelle. « Les plaisirs, qui n’ont rien d’impersonnel, n’ont aussi rien de durable ; le plaisir qui aurait, au contraire, un caractère tout à fait universel, serait éternel. C’est dans la négation de l’égoïsme, négation compatible avec l’expansion de la vie même, que l’esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas [1]. »

L’art étant ainsi, par excellence, un phénomène de sociabilité, puisqu’il est fondé tout entier sur les lois de la sympathie et de la transmission des émotions, il ne peut pas ne pas avoir en lui-même une valeur sociale ; et de fait il aboutit toujours, soit à faire avancer, soit à faire reculer la société réelle où son action s’exerce, selon qu’il la fait sympathiser par l’imagination avec une société meilleure ou pire, idéalement représentée. C’est en cela même que consiste la moralité sociale de l’art, — moralité tout intrinsèque, qui n’est pas le résultat d’un calcul, mais qui se produit en dehors de tout calcul et de toute recherche des fins. La véritable beauté artistique est par elle-même moralisatrice, parce qu’elle est une expression de la vraie sociabilité. M. Guyau remarque qu’on peut, en moyenne, reconnaître la santé intellectuelle et morale de celui qui a écrit une œuvre à l’esprit de sociabilité vraie dont cette œuvre est empreinte. Partant de ce principe, il fait une étude aussi fine que profonde de ce qu’il appelle la littérature des « déséquilibrés, » qui, pour lui, se ramène à une littérature insociable ou antisociale. Cherchant dans les annales des prisons ou des hospices les spécimens les plus curieux de la littérature des délinquans ou des névropathes, il montre qu’elle a précisément les mêmes caractères que celle des décadens ou des déséquilibrés, et il trouve des criminels-poètes ou des fous-poètes qui écrivent à peu près comme certains de nos poètes contemporains. Même recherche de l’analyse douloureuse et même affectation de pessimisme ; même vanité et culte du moi ; même amour du sombre et de l’horrible ; même étalage de l’incompréhensible ; même penchant à la déclamation ; enfin même obsession du mot et de la rime. La

  1. L’Art au point de vue sociologique, chap. I. Comparez l’ouvrage du même auteur sur les Problèmes de l’esthétique contemporaine.