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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/805

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une vie analogue à la nôtre et rapprochée de la nôtre par l’artiste, mise ainsi en société avec nous-mêmes. « L’art est une extension, par le sentiment qui anime tout, de la sociabilité à tous les êtres de la nature, et même aux êtres conçus comme dépassant la nature, ou enfin aux êtres fictifs créés par l’imagination humaine. » L’émotion qu’il produit a pour résultat d’agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et universelle : « le but le plus haut de l’art est de produire une émotion esthétique d’un caractère social. » Vous ne savez point ce que c’est qu’aimer, l’artiste vous forcera à éprouver toutes les émotions de l’amour ; comment ? en vous montrant un être qui aime. Vous regarderez, vous écouterez, et, dans la mesure du possible, vous-même vous aimerez. Tous les arts, en leur fond, ne sont autre chose que des manières multiples de condenser l’émotion individuelle pour la rendre immédiatement transmissible à autrui, « pour la rendre sociable en quelque sorte. » Si je suis ému par la vue d’une douleur représentée, comme dans le tableau de la Veuve du soldat, c’est que cette parfaite représentation me montre qu’une âme a été comprise et pénétrée par une autre âme, qu’un lien de société morale s’est établi, malgré les barrières physiques, entre le génie et la douleur avec laquelle il sympathise : « il y a donc là une union, une société d’âmes réalisée et vivante sous mes yeux, qui m’appelle moi-même à en faire partie, et, où j’entre en fait de toutes les forces de ma pensée et de mon cœur. » L’intérêt qu’on prend à une œuvre d’art est la conséquence d’une association qui s’établit entre le lecteur, l’artiste et les personnages de l’œuvre ; c’est une société nouvelle dont on épouse les affections, les plaisirs et les peines, le sort tout entier. A l’expression vient s’ajouter la fiction, pour multiplier à l’infini la puissance contagieuse des émotions et des pensées. Par cette fiction dont se servent les arts, nous devenons accessibles non-seulement à toutes les souffrances et à toutes les joies des êtres réels vivant autour de nous, mais à toutes celles d’êtres possibles. Notre sensibilité s’élargit de l’étendue du monde créé par la poésie. Aussi l’art joue-t-il un rôle considérable dans cette pénétrabilité croissante des consciences qui marque chaque progrès de l’évolution. Alors se crée un milieu moral et social où nous sommes constamment baignés et qui se mêle à notre vie propre : dans ce milieu, « l’induction réciproque multiplie l’intensité de toutes les émotions et de toutes les idées, comme il arrive souvent dans les assemblées, où un grand nombre d’hommes réunis sont en communication de sentiment et de pensées. » L’émotion esthétique même la plus élémentaire, la plus voisine d’un plaisir tout personnel,