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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/798

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aura une politesse des manières, une civilité des mœurs répondant à la civilisation, distinguant l’homme de la brute et le « civilisé » du sauvage. Le sentiment populaire saisira toujours spontanément le contraste du type humain perfectionné avec le type primitif. La science historique nous apprend que le type purement animal a fait place d’abord à l’humanité sauvage, puis le type humain sauvage au type barbare, enfin le type barbare au type civilisé ; le peuple a l’instinct de cette évolution, et il reconnaît du premier coup le retour des types disparus qui a lieu chez certains individus inférieurs. De là ces injures populaires : « brute, sauvage, barbare. » De même, il change les noms d’animaux en injure pour flétrir tout retour de l’homme à des formes de vie inférieures et moins belles. Aussi le sentiment de la « normalité », qui n’est autre que la conformité au type de l’espèce, jouera-t-il, selon nous, un rôle de plus en plus important dans l’opinion publique. Même au point de vue purement matériel, il y a une certaine honte qui s’attache, en présence d’autrui, au fait involontaire pourtant d’être difforme, bossu, boiteux, borgne, nain. L’intérêt de l’espèce liera toujours une sorte de disgrâce et de ridicule à ces déviations du type normal, quoique excusées d’avance et non imputables à l’individu, qui en est la victime et non la cause. A plus forte raison s’il s’agit de la difformité mentale, qui, nous l’avons vu, différera toujours des autres, en ce qu’elle peut réagir sur elle-même et se corriger dans une certaine mesure par la conscience qu’elle a de soi : s’apercevoir de sa difformité comme être humain, et s’apercevoir que les autres s’en aperçoivent, c’est déjà, par ce double lait, tendre à se rapprocher de la normalité : il y a là une conséquence nécessaire de la théorie des idées-forces. Il en résulte que la société humaine, quelque déterministe qu’elle puisse devenir, se montrera toujours pratiquement sévère pour toute monstruosité en contradiction avec ses propres intérêts, pour toute « anormalité » individuelle contraire à la direction de l’ensemble. Les animaux mêmes qui vivent en société éprouvent ce sentiment d’hostilité à l’égard des difformes et des monstres physiques, comme s’ils sentaient que leur espèce est menacée de destruction par les individus d’une forme non viable. Au point de vue de la vie sociale, l’homme intérieurement difforme n’est pas viable : la « pression sociale » tendra donc toujours à son élimination.

Aussi admettons-nous, outre la sélection naturelle et sexuelle de Darwin, une sorte de sélection sociale dont l’influence, à notre avis, ira croissant. Nous avons vu que la sélection sexuelle, chez les diverses espèces, travaille à l’élimination des laideurs et difformités physiques ; la sélection sociale travaillera à l’élimination des laideurs et difformités psychiques. Cette force de sélection est,