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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/795

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réalité plus intérieure, la beauté mentale elle-même n’est encore qu’un entre-croisement de lois moins matérielles, un dessin sur une toile plus subtile, mais non moins déterminé que l’autre dans toutes ses parties, en un mot une forme comme l’autre, sans qu’on puisse jamais atteindre le fond. — Soit, tout est relatif ; mais cette universelle relativité n’empêche pas la classification des formes ; elle n’empêche pas la beauté mentale et morale d’être plus interne et relativement plus profonde que l’autre beauté. Une machine à vapeur et un animal sont également déterminés par les ressorts qui les font agir ; mais l’animal est vivant, et son ressort est conscient de soi : l’animal est donc supérieur à la machine. De même, la beauté mentale est vivante, est consciente, « automotrice » par cette conscience même : elle conservera donc toujours, aux yeux de celui qui l’admire et l’aime, une valeur plus personnelle et non toute d’emprunt. L’homme de bien est un artiste qui travaille sur soi au lieu de travailler sur une matière extérieure ; il est un modèle de beauté qui se réalise par la conception même qu’il a de soi, une statue qui se sculpte en se concevant belle, une harmonie qui, dès qu’elle existe vraiment comme idéal dans la pensée, acquiert par le fait même sa réalité et retentit en accords intérieurs. L’homme a donc la faculté de se modifier par l’idée et par le désir du mieux, de se délivrer de ses défauts par la conscience de leur existence. Ce privilège d’être une idée vivante et se mouvant elle-même rapproche tellement le déterminisme de la liberté, qu’un certain substitut du mérite pourrait subsister encore, quoique transformé, dans une morale purement scientifique et esthétique. Le mérite pourrait s’y définir : un droit supérieur à l’admiration. Une beauté qui se fait elle-même en se pensant et en se sentant n’est-elle pas plus admirable et même plus aimable ; n’a-t-elle pas droit à une place plus haute, et ce droit n’est-il pas, dans la pratique, une approximation presque suffisante de ce qu’on appelle le mérite moral ? A vrai dire, qui pourra s’attribuer jamais un mérite absolu et absolument personnel ? Et de même, où trouver un démérite absolu digne de la peine du dam ?

La seconde idée essentielle de la morale est celle de sanction. Quelle transformation subira-t-elle dans l’esthétique des mœurs ? Reconnaissons-le d’abord, la théorie classique d’une responsabilité absolue, fondée sur une liberté absolue chez l’agent moral, est battue en brèche par les sciences physiologiques et psychologiques. Sur ce point, les physiologistes ont même dépassé la mesure, car ils veulent ramener le vice et le crime non pas seulement, comme Platon, à des maladies morales, mais encore à des